Le soir où j’ai mangé deux kilos de canard

Eté 2006. J’ai vingt-trois ans.

Après une longue année en France, je viens de retrouver la Chine que j’aime tant. Je vais y travailler tout l’été, dans une petite ville provinciale. Je me réjouis de cette occasion de découvrir la Chine des campagnes!

C’est la fin de mon premier jour de travail. Ce soir, pour fêter ça, je me fais un restau! Même toute seule! Je salive d’avance, en pensant aux spécialités locales que je vais retrouver.

Il est dix-neuf heures. Petit contretemps: je découvre que la ville a fini de diner. Les habitants d’ici se lèvent tôt et se couchent tôt. Les restaurants sont déjà fermés. La campagne est bien différente de Shanghai, qui ne dort jamais!

Coup de chance.

J’avise un établissement encore allumé. C’est un restaurant de fondue chinoise. L’on y fait cuire ses aliments à table, dans le bouillon d’une grande marmite. Il s’agit généralement de lieux de convivialité. Rares sont ceux qui y mangent seuls. Mais il est hors de question que je revoie mes plans. Ce soir c’est restau!

« Vous servez encore? » Le jeune serveur maigrichon a la mine sympathique. Il doit un peu s’ennuyer. Le restaurant est certes complètement vide, mais le décor est chaleureux. Je n’y serai pas mal.

Fondue chinoise / Hot pot / Huo guo

Point de menu en anglais, ni d’images: il n’y a pas d’étrangers dans le coin. Je fais appel à tous les caractères chinois dont je me souviens, et tente de les coordonner avec mes préférences culinaires. Je choisis un bouillon épicé. Puis du potimarron, du pak choï, des champignons, du tofu. Tiens du canard… Pourquoi pas! Oui, du canard. Et une sauce… Zut j’ai oublié le nom des sauces. Et elles ne m’évoquent rien à la lecture. Tant pis, je ferai sans.

Le serveur relit ma commande et insiste au niveau du canard: « si jin wu?!? »

Je ne comprends pas.

Je le fais répéter. Non, je ne l’ai toujours pas. Bon en même temps il a dit « canard » et du canard, c’est bien ce que je veux. Alors je fais comme beaucoup de monde dans ces cas-là: je sauve les apparences. Je prends mon air le plus convaincu et confirme que oui c’est parfait!

Le service est toujours très rapide en Chine. Une jeune fille arrive presque immédiatement avec une grande casserole de bouillon. Une minute plus tard, deux autres employés m’apportent les plats de légumes.

Aïe. Les serveurs ne rentrent pas en cuisine. Ils restent à côté de ma table à m’observer en faisant le pied de grue. Vu le désert de clientèle, ils ne doivent plus avoir beaucoup de travail. Et-en toute modestie- je suis très intéressante: ce n’est sûrement pas souvent qu’ils voient des étrangers. C’est un peu contrariant car j’aurais aimé profiter en paix de mes retrouvailles culinaires avec la Chine.

En même temps, c’est très culturel, justement. C’est la vraie Chine. Regarder avec insistance, fixer un inconnu à cause d’une particularité physique ou parce qu’il semble exotique n’a rien d’impoli, ici. C’est la norme. Peut-être est-ce la surveillance omniprésente du temps du communisme qui a autant décomplexé le regard sur l’autre…

Entre temps, deux préposées à l’épluchage des légumes ont migré depuis les cuisines, avec leur grande bassine. Elles se sont installées à une table proche, avec vue sur moi, mêlant ainsi l’utile à l’agréable, et les corvées à la satisfaction de leur curiosité.

Chacun me regarde avec intensité.

Enfin, arrivent le serveur du début et le canard. En réalité, ce n’est pas du canard, mais UN canard. Un canard coupé en morceaux dans un grand saladier. Tout se consomme en Chine. Je vois bien le cou de l’animal. Ah bah oui! Et la tête! (On m’avait dit un jour, que la manger donne de jolis cheveux.) Et les pattes palmées!

… Et une mémé m’apporte, dans un bol, le dernier élément manquant: le sang coagulé de la bête.

Si l’on calcule bien j’ai maintenant sept spectateurs. Sans compter le canard qui semble me narguer depuis son saladier. Tout d’un coup j’ai moins faim, mais quand faut y aller, faut y aller.

J’essaye de faire abstraction des regards qui me fixent, en me concentrant sur mon bol et mes baguettes. Je commence à faire cuire mon canard. Et je mange. Vite d’abord, vu l’ampleur de la tâche qui m’attend. Puis moins vite, par effet de la satiété. Je me fixe des objectifs: encore cinq bouchées et je pourrai boire une gorgée de bière…

Vous vous demandez sans doute pourquoi, comme n’importe qui, je n’ai pas laissé tomber mon canard et mes spectateurs, une fois rassasiée.

Eh bien je n’ai tout simplement pas osé.

J’ai pensé un temps offrir à mon assistance de partager ce canard, mais s’ils l’avaient mal pris?… J’aurais pu partir en laissant la moitié des mets non consommés, mais quelle image aurais-je donné des étrangers!… Planquer des bouts de canard dans mon sac? Irréaliste, tant j’avais d’observateurs. Et quel cliché étonnant des étrangers aurais-je alors été véhiculée! Un « doggy bag »? Je n’en n’avais jamais vus dans ce type de restaurants… Et ç’aurait été à moitié avouer mon erreur…

Bref il m’a semblé à ce moment-là que la meilleure solution était de me prétendre affamée et de manger ce qu’il y avait dans mon assiette d’un air guilleret. Et j’en suis venue à bout! De toute évidence, ça n’a pas été les instants de plus grande clairvoyance de mon existence.

Sur le chemin du retour, la panse lourde, j’ai cherché à reconstituer le déroulement de la soirée et comprendre ce qui avait bien pu clocher. D’habitude dans ces restaurants, les viandes sont servies en portions découpées à taille humaine…

… Et c’est là que j’ai eu une illumination post-mortem: « si jin wu! »… Ah oui! C’est ça! Ca voulait dire « quatre livres et demie! »… Je me suis soudain sentie allégée d’un grand poids.

L’histoire ne dit pas ce qu’ont pensé mes sept spectateurs. J’imagine qu’au coin du feu, ils racontent désormais à leurs petits enfants comment un soir, une étrangère a enfilé sous leurs yeux ébahis un canard entier. Ou serait-ce un sanglier?…

Potimarron farci - plat du nord de la Chine

 

Choc des cultures et anecdotes futiles

J’avais commencé un billet intitulé « Le Mirage de la Différence Culturelle »…

En introduction, je revenais sur une anecdote professionnelle qui m’avait particulièrement irritée. Un jeune homme de mes équipes avait refusé d’accomplir une tâche simple, réalisable suivant des critères totalement objectifs, en prétextant la différence culturelle. Mais mille milliards de mille sabords, ouvrir un Excel et faire un bon sang de diable de calcul, c’est pas une question de différence culturelle! Il suffit de le faire au lieu de passer trois heures à m’expliquer pourquoi c’est pas possible! D’une, c’est possible et de deux, le temps de trouver des excuses pour ne pas le faire, ce calcul, il aurait déjà été fini!

En l’occurrence, en creusant un peu, il s’est avéré que le jeune homme n’avait pas compris l’exercice. Plutôt que de demander et de risquer de se sentir pris en défaut, il avait préféré se réfugier derrière la notion assez vague de différence culturelle, qui n’avait rien à voir avec le schmilblick.

Je poursuivais mon billet en constatant que, même si on ne peut pas la nier, il est rare que la différence culturelle constitue un réel obstacle à la communication dans des contextes multinationaux. On s’adapte et on fait avec.

En revanche, ces différences et autres anecdotes futiles sont souvent dégainées pour servir des desseins cachés:

Je cherchais une conclusion, quand j’ai réalisé que vraiment, ce genre de réflexions philosophiques n’était pas pour moi. En revanche, j’avais encore tout un tas d’anecdotes marrantes à placer quelque part, mais je ne savais pas tellement où.

Qu’auriez vous fait à ma place?

J’ai effacé mon billet qui était bof de toute façon. Et j’ai ouvert une nouvelle catégorie sur mon menu: Choc des cultures et autres anecdotes futiles. Tadam!

Dormeurs de rue, en Chine

… Et j’espère bien commencer à vous y raconter ma vie dès la semaine prochaine.

Finalement, la différence culturelle, c’est un peu mon fond de commerce… (Tonnerre de Brest, mais je l’avais, ma conclusion!…)

Khao Chamao et les p´tites jambes – Rayong

C’est dans le parc naturel de Khao Chamao que nous poursuivons le premier week-end « découverte » de Miss-Trois, notre petite dernière de douze jours tout juste.

Apres une première journée aux accents historiques et militaires, nous avions opté pour une fin de week-end orientée « nature ». Nous dormirons dans un bungalow de bois sombre, près de l’entrée du parc de Khao Chamao. De nos fenêtres, nous y observerons pousser des salades. Nous y téterons en écoutant les petits oiseaux. Et entre deux parties de ballon, les garçons feront ami-ami avec un énorme matou flegmatique, avant d’entamer une collection d’escargots.

 

L’incident

C’est le petit matin. Papa-Tout-Terrain a bouclé les valises dans le calme et la sérénité. Nous sommes prêts à partir en balade.

Notre Bungalow pres de Khao Chamao

On entend soudain un long hurlement animal. C’est Petit-Un. Entre deux râles, il s’obstine à essayer d’assommer son frère. Les deux protagonistes sont immédiatement retenus par le collet, séparés, puis ficelés dans leurs sièges auto. Ils ne bougeront plus. Il est urgent de trouver de quoi dépenser leur énergie. Nous partons. En route, nous menons l’enquête. Il s’avère que Petit-Deux a mordu le dos de son aîné pour une histoire un peu confuse d’escargots.

« Il ne faut jamais mordre son frère quand on est en colère! » On lui demande de présenter ses excuses. Vives protestations. Il marmonne finalement qu’il est désolé. Petit-Un beugle toujours pour la forme, avant de se ressaisir: « Bon, la prochaine fois tu pourras me griffer! ». Echange de regards interloqués entre les parents. Petit-Deux, intéressé, enchaîne: « Tu préfères que je te griffe, la prochaine fois? ». « Oui, reprend l’ainé, mais il ne faut jamais griffer les animaux! »

(De toute évidence, la rationalité adulte n’a pas à s’immiscer dans la logique de nos enfants. Cela dit, si quelqu’un comprend, toute explication -même freudienne- est la bienvenue.)

L’entente est revenue. A nouveau copains comme cochons, les deux frères reprennent le cours de leurs activités normales dans la voiture. A savoir entonner en cœur « On écrit sur les murs » pour la deux-mille-trois-cent-quarante-quatrième fois.

 

Le parc naturel de Khao Chamao

A l’écart des zones fortement touristiques, Khao Chamao comporte la dernière forêt primaire de la région. La végétation tropicale y prospère et l’environnement garde l’authenticité des contrées lointaines et inexplorées.

Des panneaux à l’entrée du parc et sur les routes alentour incitent automobilistes et visiteurs à garder leurs distances avec les éléphants sauvages. Alors que nous en avions vu plusieurs a Khao Yai, nous n’en n’avons pas croisés, ici. En revanche, nous avons vu un beau cobra traverser la route. Il était tellement énorme qu’un scooter a dû s’arrêter pour lui céder le passage.

Il existe peu de documentation en anglais sur le parc, peu fréquenté des étrangers. Au fil du temps, nous y avons découvert deux jolies balades et une grotte. Nous optons pour le chemin qui longe la Klong Pla Kang Waterfall.

Khao Chamao

Longeant de belles cascades poissonneuses au cœur de la forêt tropicale, les sentiers ont tendance à suinter l’humidité une bonne partie de l’année. Il faut donc bien se méfier des moustiques, qui prolifèrent souvent pendant la saison des pluies. Par ailleurs, les chemins, très abrupts en certains endroits, deviennent régulièrement glissants et plus difficilement praticables pour les jeunes enfants. Mieux vaut en tout cas être équipé de bonnes chaussures!

Pour cette fois, nous avons décidé de n’aller que jusque là ou nous mèneraient nos pieds, sans chercher à atteindre les cascades les plus hautes. C’est plus raisonnable et bien moins stressant: nous ferons dans le sportif une autre fois!

 

Départ d’expédition

Nous partons bien équipés: eau, anti moustiques, écharpe de portage, et même des vitamines pour remonter le moral des troupes à courtes pattes, au besoin.

Papa-Tout-Terrain a également acheté à l’entrée du parc deux énormes sacs de nourriture pour poissons. Les enfants sont ravis: il y a enfin un objectif sensé à cette balade!

Il est dix heures. Nous sommes complètement seuls, à l’exception de quelques rangers qui nous regardent passer, un peu interloqués de compter tant d’enfants, et si petits.

Balade a Khao Chamao

Il faut dire que notre cortège attire l’œil. A peine installée dans l’écharpe, Miss-Trois a eu faim. Empourprée, elle est justement en train d’exprimer toute son ire alors que nous dépassons les baraquements de l’entrée du parc. Egalement rouge et luisante de sueur, je me débats avec un pan d’écharpe pour modifier les nœuds et lancer la tétée. Au même moment, Papa-Tout-Terrain boucle un sprint victorieux et récupère enfin la perche a selfie subtilisée par Petit-Deux, pendant que Petit-Un transpire a grosses gouttes en trainant son kilos de nourriture pour poissons qu’il veut porter tout seul.

 

Dans la forêt tropicale

Au niveau de la première cascade, les visiteurs sont priés de laisser bouteilles et nourriture à la garde des rangers, pour éviter de polluer cet environnement préservé. C’est souvent le cas dans les parcs naturels de Thaïlande, qui sont par conséquent très propres. Quel plaisir de retrouver une nature saine et vivante!

(Dans la pratique, avec nos enfants en bas âge, on nous accorde presque toujours la possibilité de conserver une bouteille d’eau –moyennant caution ou non. La caution se récupère en montrant, au retour, que la bouteille d’eau n’a pas été abandonnée dans la nature… et s’il n’y a pas de caution, il faut bien entendu être digne de la confiance qui nous est accordée en rapportant soigneusement ses déchets.)

Passage a gue a Khao Chamao

Nous atteignons un joli passage à gué. Le cours d’eau est à sec mais la traversée de ce joli pont rustique enthousiasme les enfants. La forêt est touffue. Son air humide embaume les essences tropicales. Les bruits mousseux du cours d’eau tout proche nous bercent agréablement. Chaque fois que nous le pouvons, nous nous arrêtons pour jeter un coup d’œil à la cascade. Elle est limpide et très poissonneuse. Et les enfants n’attendent qu’une chose: pouvoir enfin nourrir les carpes! Nous avons le plus grand mal à canaliser leur impatience avec des excuses vaseuses: « Allons plus loin, les poissons sont plus gros et plus beaux, là-bas! »

 

Les petits poissons, dans l’eau…

Nous atteignons une petite cascade que nous connaissons bien pour nous y être déjà reposés. Dans notre souvenir, la difficulté du sentier augmentait ensuite. Nous nous arrêterons donc là pour aujourd’hui: place aux poissons!

On a nourri les poissons de Khao Chamao

Il faut descendre un talus rocheux et escarpé pour atteindre les rives du cours d’eau. Par chance, les enfants sont déjà bien rodés à ce type d’exercice et très disciplinés. Ils écoutent attentivement les explications de Papa-Tout-Terrain, quant au passage à emprunter. Ils savent tâter du pied les gros cailloux et les rochers, pour vérifier qu’ils ne sont ni glissants, ni instables. Dans les passages dangereux, ils obéissent strictement à notre voix et savent s’accroupir ou s’assoir dans un endroit sécurisé en attendant l’adulte qui les guidera. Nous sommes fiers de nos garçons, habiles et raisonnables.

La distribution de nourriture aux poissons est follement amusante. Les grosses carpes se précipitent toutes en même temps. Les plus intrépides et les plus gourmandes finissent même par ne plus toucher l’eau, tant elles sont soulevées par la masse immergée des autres poissons de la cascade. Elles éclaboussent allégrement les enfants de leurs queues frétillantes. L’eau est fraîche. On ne compte plus les joyeuses exclamations: « Ahhh! J’ai reçu une goutte! Papa, Maman, regardez ma goutte! »

On a nourri les poissons de Khao Chamao

Miss-Trois tête un peu avant d’être changée sur un gros caillou. Puis elle repart illico pour un bon somme, sur le cœur de sa Maman. Le bonheur tient à peu de choses, pour un tout petit bébé.

 

Les Thaïes amoureuses

De retour au parking, nous assistons au débarquement d’une vingtaine de jeunes mamies dynamiques et babillantes, qui s’extraient gaiement d’un mini bus. L’une d’elles avise Miss-Trois. Elle alerte le groupe. Tel un seul homme, toutes les dames se retournent et nous fixent. D’abord une, puis deux puis trois puis presque toutes lèvent le bras en notre direction, avec ce geste:

Coeur avec les doigts - Source: Pinterest

Ce n’est pas un signe satanique mais un symbole de cœur. Je m’en souviens très bien, une petite minette un peu fleur bleue du bureau me l’avait expliqué.

Plus hardie que les autres, une mamie à l’allure dynamique et au visage avenant s’approche de nous et demande l’âge de Miss-Trois dans un anglais timide, mais pas si hasardeux que ça. « Douze jours ». La dame retourne auprès de son groupe et diffuse l’information. Nous entendons fuser des « Oh » et des « Ah » stupéfiés. A la mode asiatique, quelques dames étouffent leurs rires étonnés en se cachant la bouche de la paume de leur main. D’autres mains se tendent avec des cœurs pleins les doigts. Puis nouveau conciliabule des curieuses.

La dame revient. « What is her name? » Miss-Trois à un nom inconnu aux bataillons thaïs et trop long pour être prononcé aisément. On répète. La dame bredouille un truc qui ne ressemble pas du tout et s’en retourne informer ses copines. On entend des cris d’allégresse. Encouragées par l’intrépidité de leur copine et par notre apparente inoffensivité, quatre ou cinq mamies supplémentaires viennent à nous. Elles admirent notre merveille. D’ailleurs, qui ne l’admirerait pas? J’apprécie leur délicatesse. Personne ne tente un geste pour toucher le bébé. On se sourit gentiment jusqu’à ce que Miss-Trois brise la sérénité des contemplations: il commence à faire faim!

 

Le lac Ban Khao Hin Dat

Quoi qu’il en soit, il est temps de rentrer. Nous aurons passé un beau week-end mais tenons à garder un rythme tout doux pour nos premières sorties à cinq.

Le Lac Ban Khao Hin Dat

Parce que nous sommes d’incorrigibles curieux, nous nous octroyons juste un dernier détour sur le lac Ban Khao Hin Dat, dont Papa-Tout-Terrain a découvert sur Internet d’extraordinaires photos de coucher de soleil. Egayé de pêcheurs du dimanche, parsemé d’ilots et ouvrant sur les magnifiques montagnes de Khao Chamao, le lac nous aura réservé une bien belle surprise. Il nous faudra à tout prix y revenir, un jour, à la nuit tombante!

Le Bateau de Guerre – Rayong

A onze jours, Miss-Trois a visité un bateau de guerre. C’était notre première escapade à cinq.

Nous sommes partis un peu à l’improviste. Besoin de changer d’air et de fuir le couvercle de pluie qui enserrait notre région. Besoin de nous retrouver en famille après le séjour à la maternité. Besoin de redonner aux deux grands frères les repères connus de nos balades dominicales. Et surtout, envie de se faire plaisir, tous ensembles.

HTMS Prasae

Je vous parlerai ici des jolis lieux parcourus, des retrouvailles en famille et du bonheur de renouer avec nos délicieuses balades. Niveau organisation, c’est passé mais on a un peu galéré. Restent des ajustements et des progrès à faire. Va falloir retrouver nos reflexes! Je prépare un billet sur ce thème, pour très bientôt… entre deux tétées!

 

Comment on a failli ne jamais arriver…

On a fait les bagages, trouvé et réservé un petit hôtel pour la nuit et c’est parti mon kiki!

« T’as de l’argent au fait? » Euh non… Toi pas? C’est là qu’on a réalisé qu’en plus, on avait perdu la carte bancaire de Papa-Tout-Terrain. Qui, quand et comment? Nous ne saurons jamais. On a tourné deux heures et demie dans les bleds alentours pour trouver une banque en état de fonctionner. Le système informatique de la première avait lâché. La deuxième ne reconnaissait pas le code barre du livret bancaire. Nous n’avons pas trouvé la troisième indiquée sur la carte. La quatrième a été la bonne.

Papa-Tout-Terrain nous a largués sur le parking. (Si vous vous rappelez la façon dont les sièges auto sont entassés dans le véhicule, vous comprenez pourquoi on n’avait pas la motivation de détacher les enfants). Entre la file d’attente et les employés qui ne parlaient quasiment pas anglais -mais qui, par chance, étaient très prévenants- Papa-Tout-Terrain en a eu pour une bonne heure. Cette heure, les deux garçons l’ont d’ailleurs bien employée à négocier avec moi des bonbons, en échange d’un calme relatif, rapport à Miss-Trois qui essayait de dormir.

Quand Papa-Tout-Terrain est revenu, on a sérieusement hésité à jeter l’éponge, à rentrer à la maison, se tanner dans le canapé et se désoler en faisant les loques devant la télé. (À ce propos, vous ai-je dit que Papa-Tout-Terrain avait justement encore une conjonctivite ce jour là?)

« Manque plus qu’on crève un pneu » a-t-il râlé pour la forme. Mais heureusement, on n’a pas crevé.

 

La curieuse destinée du HTMS Prasae

A la frontière des provinces de Rayong et Chanthaburi, Papa-Tout-Terrain avait repéré un navire de guerre. Techniquement je ne pourrais pas en dire grand-chose, mais en tout cas il se visite, depuis qu’il a été reformé, et c’est assez rare pour mériter le détour!

HTMS Prasae

J’aime bien l’histoire de ce bateau, alors je vais vous la raconter. Au départ, il a été construit à l’intention de l’US Navy, durant la deuxième guerre mondiale. En 1945, il a été transféré à l’armée soviétique, pour combattre aux côtés des Américains contre le Japon. Seulement voilà, quand il est arrivé chez les Russes, la guerre était déjà finie. Et bien vite, les Américains et les Russes n’ont plus été tres copains. Du coup les Américains ont voulu récupérer leur bateau. Mais comme les Russes n’étaient pas hyper coopératifs, ça a trainé jusqu’en 1949.

De 1949 à 1951, les Américains ont envoyé le bateau faire la guerre en Corée, avant de le donner a la Thaïlande, alliée contre la Corée. C’est en Thaïlande que le navire a finalement obtenu son ultime nom, le HTMS Prasae.

Le bateau a ensuite vécu une paisible vie militaire jusqu’à devenir mémorial, en 2003. Il est aujourd’hui à sec sur la terre ferme, mais a priori toujours plein de munitions, si bien que certaines de ses salles ne se visitent pas.

 

Navire de guerre et yeux d’enfants

Entrer dans ce bateau, c’est un peu comme entrer dans un livre d’histoire militaire. J’ignorais que ce genre de bâtiments, même reformés, se visitait seulement. Petit-Un est captivé par la hune: « Dis on pourra monter sur la Tour Eiffel? » A notre grand effroi, Petit-Deux escalade à toute vitesse l’échelle métallique qui mène sur le pont principal. Ils veulent tout voir. Ils ont l’air de jeunes chiens fous dont Papa-Tout-Terrain a bien du mal à contenir l’enthousiasme.

On monte a bord du HTMS Prasae

On jette un coup d’œil dans les cabines. Tout cela n’a pas l’air bien confortable. A la proue, on a une vue magnifique sur la mer. Dans ma tête je me refais Titanic, à la romantique et tout, quand la voix sévère de Papa-Tout-Terrain me fait sursauter: « Petit-Deux, il est in-ter-dit de s’approcher des barrières! » Effectivement, c’est l’une des failles d’un bateau de guerre: rien n’y est très sécurisé pour les enfants.

Du pont superieur de HTMS Prasae

Le navire est plein d’escaliers, de demi-ponts imbriqués et de recoins improbables. On monte, on redescend. A chaque plate-forme, on découvre une arme différente. Elles sont sacrément grosses, tout de même! Et même le fait d’être assez tièdes vis a vis du militaire en général ne nous empêche pas de nous enthousiasmer!

Du haut de la cabine du pilote…

Dans son sling, Miss-Trois commence à me tenir un peu chaud. Il faut dire qu’il n’y a pas un poil de vent sur le bateau et qu’avec la saison des pluies, l’humidité de l’air est à son paroxysme. En attendant nos petits hommes, nous nous refugions à l’ombre, sur une grosse caisse de munitions. (La caisse de munition est dans l’esprit du récit, mais c’est une liberté narrative. Pour de vrai, on s’est assises sur un truc de ferraille du bateau que je suis incapable de nommer.)

Cabine de pilotage du HTMS Prasae

Les courageux terminent la visite par le pont le plus élevé et la cabine de pilotage. Papa-Tout-Terrain est très surpris par l’exigüité du local. Il n’y reste malheureusement presque rien de l’appareillage d’origine.

Village de pecheurs sur la riviere Prasae

En revanche, vus du haut, les environs sont magnifiques. De là, on distingue un petit village de pêcheurs qui dort à l’orée d’une mangrove épaisse. Vous avez remarqué que nous adorons les mangroves et les villages de pêcheurs? Car les villages de pêcheurs font toujours des photos charmantes, pleines de couleurs dont le chatoyant s’est à peine terni, comme blotti un pied dans le passé. Et des mangroves, nous aimons les clairs-obscurs, les racines inextricables, les sentiers touffus, où chaque pas nous mène à une nouvelle découverte végétale ou animale. Nous ne pouvons pas louper ça. Sitôt la visite du bateau bouclée, nous partons y jeter un coup d’œil.

 

Petites mangroves pour gens fatigables

Deux parcours distincts permettent de sillonner la mangrove de l’embouchure de la rivière Prasae. Un court parcours pédagogique, avec panneaux informatifs et stations d’observations, semble majoritairement destiné à des visites d’écoles. Un second sentier, d’une longueur de deux kilomètres, permet de s’enfoncer plus loin au cœur de cette foret dont les pieds trempent dans une eau mi-douce, mi salée.

Mangroves sur la riviere Prasae

Pour préserver la famille, nous optons pour le parcours éducatif, qui est bien plus bref. Le cadre est joli, frais et soigné. A l’entrée, un canot décoratif, partiellement immergé dans l’eau impressionne beaucoup Petit-Un. Dès son retour en classe le lundi, il en fera un beau dessin!

Comme de coutume, les visiteurs sont invités à parcourir les lieux sur un sentier de bois surélevé, qui serpente à travers les arbres. Cette fois-ci il n’y a pas de rambarde, d’ailleurs, et nous craignons à chaque instant l’éventuel plongeon d’un enfant dans les contrebas boueux.

Mangroves sur la riviere Prasae

Le chemin permet une balade en landau. Ce confort n’est pas négligeable: Miss-Trois peut s’y reposer bien à plat, je ne lui tiens pas chaud et surtout, elle ne me tient pas chaud. Par chance, Papa-Tout-Terrain a de bons muscles, lorsqu’il s’agit de déplacer l’imposant attelage dans les escaliers du joli pont de l’arrivée!

La promenade aura été brève, mais il est raisonnable de s’en tenir là. Nous reviendrons une autre fois pour tester le parcours long. Nous rejoignons l’hôtel pour reposer dix petites -et grandes- jambes, qui auront besoin de toutes leurs forces, le lendemain, pour une mini rando dans le parc naturel de Khao Chamao.

Miss-Trois, la Cinquième « Tout-Terrain »

Le 30 août est arrivée notre tant attendue Miss-Trois.

De Tout-Terrain elle porte bien le nom. Une heure et demie après la rupture de la poche des eaux, à l’issue d’une course folle sur les autoroutes de Thaïlande, Miss-Trois a pointé le bout de son joli petit nez rose, pile poil quand nous sommes arrivés à la maternité.

Trois tours de cordon et une hémorragie plus tard, tout le monde va bien. Et nous pouvons confirmer l’excellence des établissements hospitaliers et des équipes soignantes en Thaïlande.

Doucement nous nous préparons pour bientôt à de nouvelles aventures en famille.

Pieds de Miss-Trois

Miss-Trois a reçu le vaccin BCG, à mon sens l’un des plus importants pour se balader en Asie.

Elle et moi faisons des tests « sling » et « écharpe » sur de petites sorties, pour se sentir à l’aise avant de plus longues excursions. Après Petit-Deux, Miss-Trois me semble si petite et légère! Il n’est pas évident pour moi de retrouver les réflexes d’installation d’un nouveau-né.

Prochain défi: la tétée en écharpe. Nous avons bien essayé jeudi en allant chercher les grands frères à l’école. Cela s’est soldé par un échec cuisant. Soit elle est trop haute, soit j’ai les seins trop courts. (Je penche pour la première version.) Elle est toute petiote… ça change mes repères! Nous recommencerons au calme.

En route pour l’aventure!

Papa-Tout-Terrain est au top de l’organisation. Il nous a mitonné un « sac de sortie nouveau-né » aux petits oignons ! Léger et compact, mais fonctionnel et complet !

Il est également parvenu –Dieu seul sait comment- à installer nos trois monstrueux sièges auto à l’arrière de la voiture. Tout est dans le concept d’emboitement. On ferme la porte gauche. On met Petit-Deux dans son siège, on arrime bien l’ensemble et on fait glisser au plus près de la porte. On met Miss-Trois dans sa nacelle, on attache le tout et on fait glisser au plus près de Petit-Deux. On répète enfin l’opération avec Petit-Un et son rehausseur, qu’on tasse bien contre Miss-Trois. On vérifie que tous les membres des enfants sont à l’intérieur, avant de claquer vigoureusement la porte droite, et le tour est joué !

Main de Miss-Trois

Les trajets en voiture sont pleins de gaieté. Petit-Un et Petit-Deux testent en ce moment l’intégralité de leur répertoire de berceuses sur leur petite sœur. Et aussi « I like to move it move it » parce qu’ils l’ont apprise en cours de musique à l’école.

Vers de nouveaux horizons…

Car les deux grand frères sont bien sûr de tout cœur avec nous dans cette nouvelle aventure, et ont hâte de faire découvrir leurs endroits préférés à Miss-Trois. Ainsi, dès le soir de notre retour de la maternité, Petit-Un est allé déterrer le lit-bébé de voyage et nous a demandé quand on pourrait aller à l’hôtel pour l’essayer. Petit-Deux quant à lui s’est promis d’apprendre à la nouvelle venue comment utiliser les ascenseurs. Il se projette avec emphase dans de grandes envolées lyriques: « Ouiiiii! Avec tous les boutooooooons! »

Certes, un bébé présente certaines limites qu’ils n’avaient pas vraiment envisagées. Petit-Un est un peu déçu de ne pas pouvoir balader sa sœur sur ses épaules, comme il l’espérait, « parce qu’elle est toute petite, tu sais! » Il se rattrape en choisissant pour elle « la plus belle couche » à chaque change. Petit-Deux pour sa part s’est grandement étonné de ce que sa petite sœur ne lui répondait pas. « Elle est trop petite: elle ne sait pas encore parler. » Stupéfaction. « Quoi, elle ne parle même pas Thaïlandais? »

Famille Tout-Terrain

Tous les cinq, nous regardons maintenant vers les mêmes horizons. De belles découvertes. Des rencontres pleines d’humanité. Des aventures qui nous feront grandir, tous ensemble.