Les sentiers de la gloire – souvenirs de Chine

C’était l’époque où je venais d’arriver en Chine. J’avais juste vingt-et-un ans.

Devant toute la classe, la prof d’expression orale, le kouyu, m’avait demandé de rester lui parler, à la fin du cours. Je ne comprenais pas grand-chose à l’école. Presque rien, pour être exacte. Je ne comprenais tellement rien, d’ailleurs, que j’avais dit oui sans comprendre, au cinquième coup. Les copains m’avaient réexpliqué discrètement, par derrière.

Pendant toute l’heure de cours, je n’en n’avais pas mené large…

J’étais la plus nulle de la classe. A ma décharge, j’étais également celle qui avait le moins d’heures de chinois au compteur. La seule non asiatique du groupe, aussi. Et sans conteste, celle qui bossait le plus. Mais j’étais la plus nulle quand même.

J’essayais d’écouter tout le temps, mais il y avait tellement de mots nouveaux que mon esprit finissait toujours pas s’égarer. Je me retrouvais à rêvasser, le regard planté sur les biceps de Shandy, un Indonésien type Boys Band avec une mèche sur l’œil, de gros muscles et des tas de tatouages.

Ce jour-là encore, la prof de kouyu m’avait fait me lever devant toute la classe pour m’exercer au quatrième ton. Je n’y arrivais pas. Sur aucun mot. Une ou deux fois, elle s’était enflammée. « C’est bon, tu l’as! Re-dis le pour voir… » Mais déjà je n’y arrivais plus. C’était juste le fruit du hasard ou de son imagination bienveillante. D’ailleurs, je n’entendais même pas la différence. Ce maudit quatrième ton…

J’ai attendu sagement que tous les élèves aient quitté la classe. J’avais très peur de me faire disputer. Mon cas était irrécupérable. Surtout avec le quatrième ton. Alors je préférais être seule face à la prof. Pourvu que j’arrive à la comprendre, au moins… sauver les meubles, quoi…

La prof n’était pas beaucoup plus âgée que moi.

Nous nous sommes retrouvées seule à seule, et paradoxalement, c’est elle qui avait l’air drôlement impressionnée. Elle s’est mise à me parler très vite, en chuchotant presque, et je n’ai rien compris du tout. J’ai fait un pauvre sourire, et je lui ai dit que désolée, mon chinois était vraiment très mauvais.

Elle a soupiré. Ca allait prendre du temps. Elle m’a dit que j’étais très jolie. Ah, ça y est, c’est bon, j’avais capté un truc. Je suivais… Et après, elle est a nouveau repartie à tout allure et je n’ai plus rien compris.

Une bonne demi-heure plus tard, je sortais finalement de la salle de classe, les jambes un peu tremblantes. Que diable allais-je donc faire dans cette galère? D’après les bribes confuses que j’avais réussi à attraper, ma prof avait des amis qui faisaient du cinéma. Il fallait que j’aille tourner dans leur film. Là, toute de suite. Je serrais entre mes doigts une petite boule de papier avec l’adresse. Je devais trouver un taxi pour m’y conduire. On m’attendait.

Les sentiers de la gloire

J’ai pris mon taxi. Au terme d’une heure de course, la voiture m’a laissée au pied d’un vieil immeuble, de style communiste, noirci par la pollution et par les ans. Il n’y avait aucun panneau, rien. Ca ne ressemblait pas à des studios de cinéma. Vous êtes sûr que c’est ici? Le chauffeur de taxi a chaussé des lunettes de myope, regardé à nouveau mon papier, de près puis de loin. L’a comparé avec le nom de la rue et le numéro du bâtiment. C’était bien là. Il m’a indiqué comment trouver mon chemin à l’intérieur. Tout était sur ce papier que je ne savais pas lire.

Je me suis engouffrée sur les sentiers de la gloire …

L’on m’a introduite dans un appartement exigu, effectivement transformé en minuscule studio de cinéma. La première salle était une loge. Deux filles chinoises étaient en train de s’y maquiller très généreusement. Elles étaient rudement jolies. Enfin pour la tête, je ne sais plus. Mais elles avaient des jambes longues, longues. Des lignes parfaites. Et pas trop de courbes. Elles avaient l’air de savoir ce qu’elles faisaient. Je me suis sentie petite et grosse. Mais qu’est ce que je faisais là?

Une assistante est venue à moi, un bloc note sous le bras. « Mais vous êtes qui? » Oh, Dieu soit loué… elle parlait anglais! « Qui vous envoie? » « Euh… ma prof de kouyu… » « Et elle s’appelle comment? »… Je réfléchis, je réfléchis… Impossible de m’en souvenir!… « Bon, c’est pas grave, vous êtes là, c’est le principal. On regarde d’abord ces deux filles. Après c’est à vous. Habillez-vous et maquillez-vous. » Puis elle a disparu.

Les sentiers de la gloire

Le costume que je devais enfiler consistait en une petite culotte blanche miniature, un bandeau assorti, pour cacher la poitrine, et une paire de baskets immaculées. La petite culotte était vraiment petite: j’ai pris le parti de la mettre par-dessus la mienne. Elle y était au moins. Pour le bandeau, en revanche, il y avait un souci. Je dépassais par-dessus et par-dessous. Il fallait être réaliste. La physique a ses limites. Quant aux baskets en 36 chinois, je ne pouvais pas y mettre le pied en entier.

J’ai attendu que la dame revienne.

« Eh bien, vous ne vous êtes pas habillée? » « Euh si, mais je crois que je n’ai pas la bonne taille de seins… » « Vous ne pouvez pas essayer, quand même? » Si elle y tenait. Je lui ai explosé la couture, puis rendu avec de plates excuses. « Vous voulez que je fasse pareil pour les chaussures? » « Non, non, ça va aller… Bon, gardez votre soutien gorge et restez pieds nus, alors… »

« Vous ne vous êtes pas maquillée? » « Maquillée? Ah oui, pardieu oui, bien sûr, maquillée… Ben non, tenez, je pense que ca va aller comme ça… » Comme si je me trimballais au cours de kouyu avec du maquillage… Bref…

Elle m’a envoyée, un peu désabusée, dans la deuxième salle, qui était toute noire, avec des ronds au sol et de grosses cameras partout. Je ne savais toujours pas pourquoi on allait m’auditionner. Je n’avais pas pensé à demander non plus, d’ailleurs. A moins que ce ne soit un vrai film? Directement?

On m’a braqué de gros spots plein les yeux.

Bon, maintenant, présentez-vous. « En quelle langue? » « Mmm, c’est vous qui choisissez… » En même temps, ils ne parlaient pas français et moi pas chinois. C’était bien la peine de poser la question. De toute façon, je ne suis jamais très loquace au premier abord, et c’était bien pire il y a quinze ans. « Bonjour! Je m’appelle Bailan. Je suis française. » « C’est tout? » « Ben oui. Vous voulez savoir autre chose?… » « Mmm, ça va aller comme ça … »

« Alors maintenant, vous allez faire semblant de vous mettre de la crème sur le visage…

… et montrez bien au spectateur combien cette crème est agréable!… » J’appelle mentalement l’image depuis ma salle de bains. Je ne suis pas très cosmétique, alors pour aller plus vite, j’ai l’habitude d’étaler la crème sur toute la surface des mains, avant de me l’écraser sur la face en faisant « pfrrrrr » avec les joues. Ca ne ressemble pas trop à ce qu’on voit dans les pubs. J’en rigole toute seule, dans ma tête. Je me concentre. C’est pour ma prof de kouyu, tout de même. D’autant qu’elle ne m’a même pas disputée, finalement. Je fais de mon mieux. Je ne me sens pas convaincante du tout du tout. Au moins, grâce aux projecteurs, je ne vois pas la tête de ceux qui m’observent. Ca vaut mieux comme ça…

Les sentiers de la gloire

« Maintenant vous allez faire comme si vous vous mettiez de la crème sur les bras et les jambes. C’est une crème légère et douce… et après vous faites un tour sur vous-même. » Je me crème illico, et fais mon petit tour, au milieu du rond dessiné à mes pieds. J’entends un cri derrière les spots. « Non! Ca n’est pas ça du tout! Recommencez! » Euh… Bon. Je me re-crème. Et je recommence mon tour à l’extérieur du cercle cette fois-ci.

Nouvelle exclamation.

Une jeune femme n’y tient plus, sort de derrière les fils et vient me montrer. Elle se met de la crème et tourne en rond. Waw! On dirait qu’elle est dans une vraie pub! Ca a l’air si plaisant! Et même si ça n’a aucun sens de tourner en rond après, ça a juste l’air naturel! Bon, ben maintenant je sais que c’est possible. Dernière prise pour moi. Petit simulacre de plaisir cosmétique. Je dois ressembler à un canard qui s’épile…. D’abord je déteste me mettre de la crème: c’est collant, la crème. Et puis, vous savez, c’était surtout pour ma prof de kouyu, hein…

Curieusement, ils ne m’ont jamais rappelée…

 

Note: En 2005, les Occidentaux étaient souvent recherchés pour leur physique, en Chine. Ce bout d’essai n’était pas une blague. Par la suite, plusieurs de mes amis ont régulièrement figuré dans des pubs, des séries et des films. Une de mes connaissances est même devenue mannequin et a participé à pas mal de défilés, durant l’année universitaire. Moi, je suis retournée apprendre mes caractères. C’était plus sage, et plus en adéquation avec mes aspirations. Je n’ai hélas jamais réussi à prononcer mon quatrième ton.

 

Les sentiers de la gloire

Souvenir de la vraie émeute dont nous avons été a l’origine, lors de notre séance photo de mariage, à Shanghai

 

La formidable méprise du parc aquatique

J’avais très envie de partager avec vous cette anecdote du parc aquatique, que je trouve vraiment tordante.

Et aujourd’hui, c’est l’occasion ou jamais, vu le vide intersidéral de la semaine qui vient de s’écouler. Il fait gris et humide et orage en continue en ce moment. Il est bien difficile de sortir au sec, car nous voila de retour dans la période de la mousson, avec ses inondations, ses moustiques et ses fièvres intermittentes. A ce propos, si vous ne savez pas encore tout des tracas et poilades de la saison des pluies, je vous encourage à retourner lire mon billet de l’année dernière qui était plein d’anecdotes rigolotes.

Cerise sur la gâteau, la pluie nous a apporté la grippe. J’ai passé la moitié de la semaine à agoniser au fond de mon lit. Prenant la suite de Miss-Trois qui m’a gentiment cédé ses microbes, la bourrique. Maintenant c’est au tour de Papa-Tout-Terrain, le pauvre. Et de Petit-Deux, peut-être. Il sur la tangente. Miss-Trois vient en parallèle d’en reprendre pour un tour. Et moi j’ai renouvelé mon abonnement biannuel auprès de l’hôpital local. Youhou!

Bref, retournons à nos toboggans…

Au parc aquatique

La nounou, la France et nous

« Les Brésiliens passent leur vie à se promener en petite culotte. » Voici ce que m’expliquait notre nounou, quelques semaines après notre arrivée en Thaïlande. A priori, elle avait été employée par une famille venue du Brésil, il y a longtemps. Je me suis immédiatement fait une note à moi-même: ne surtout jamais se promener en petite culotte dans la maison sous peine de devenir une nue célèbre…

Curieusement, l’anecdote est souvent revenue plusieurs fois à mes oreilles, depuis. Via des sources variées. Pas plus tard que lundi, devant le toboggan, Khun Chai m’expliquait que son ancienne patronne brésilienne ne portait jamais de pantalon à la maison. Ni de jupe, hein! Il en suffit de si peu, pour créer une légende urbaine. (Et je me demande d’ailleurs qui est ce loup blanc ayant vraiment travaillé chez des naturistes latins…)

Cet événement m’a plongée dans une profonde rêverie. En transposant à notre famille, quelle idée notre nounou pouvait-elle bien se faire de la France? Au-delà du discours policé qu’elle tient face à moi, je sais bien qu’elle vit tous les jours dans notre intimité. Je revois son visage étonné devant les tartines de Nutella du petit déjeuner ou ma persistance à vouloir tout recycler. Et tous ces petits riens un peu farfelus, qui viennent craqueler notre image plutôt lisse, de prime abord. Au gré de nos péripéties sans conséquence, voici ce que pourrait être un portrait de la France, dans l’esprit de notre nounou…

La France en Thailande

 

La nounou, la France et le sucré

Ca commence dès le matin, à l’heure où les garçons sont attablés devant leurs tartines de Nutella. Ou un bol de Chocapic. « Oh la la!, s’exclame-t-elle, French people eat very sweet! »

En Thaïlande, le petit déjeuner est généralement salé: une soupe, un porridge, ou n’importe quel plat de résistance. Bref, c’est un repas comme les autres. Mais les Thaïs brouillent les pistes. Il y a malgré tout du sucre un peu partout. Pour adoucir les goûts et rendre la nourriture plus savoureuse. Il y a du sucre dans la soupe de nouille, le Pad Thaï, le curry massaman, les viandes grillées, dans de nombreuses sauces, dans le café, la salade de papaye, les sandwiches et même dans les légumes sautés! Récemment, une collègue de mon mari disait d’un plat de pâtes qu’il avait « un gout étranger », parce qu’il n’était que salé. Et ca ne lui plaisait pas.

« Oh oui, mais tout ca, ca ne compte pas », m’a expliqué notre nounou.

Et elle a poursuivi: « Vous, par contre, les Français, vous mangez vraiment très sucré. » Cette constatation de sa part a profondément modifié sa façon de nourrir mes enfants. Ils rentrent de l’école? Elle leur propose une glace. Un diner à improviser pour eux? Ce sera des tartines de miel. Quant à Miss-Trois, elle a failli déjeuner hier d’un (excellent) gâteau maison, aux fruits de la passion. Et c’est tout.

Hauts cris de ma part. « Mais ce n’est pas un repas! » Il leur faut des légumes. Et du riz. De la viande, même, si vous voulez. Puis un yaourt. Puis un petit peu de gâteau, seulement, à la fin. En Thaïlande, il n’y a généralement que le plat principal. Le concept de services successif ne l’a pas convaincue. Elle a haussé les épaules: « But you, French people, eat very sweet… »

French people eat sweet - Halloween

 

La nounou, la France et les pâtes

Cette discussion, nous l’avons eue mille fois déjà et nous l’aurons mille fois encore.

Et l’on ne peut pas trop lui en vouloir, à notre nounou, parce qu’entre les cultures, elle y perd un peu ses repères et sa notion du bon goût. Je lui demande de faire cuire des pates? Cinquante minutes plus tard, elles bouillent encore dans l’eau saumâtre. Dégoutée, je retire de la casserole un tas informe, tremblotant et blop-blopant. « Vous avez oublié les pâtes? » « Ben non. Elles sont dures, vos pâtes. Alors il faut qu’elles cuisent longtemps. Longtemps-longtemps. Vous croyez vraiment qu’elles sont déjà cuites? » Pauvre monsieur Barilla! Il doit encore s’en retourner dans sa tombe…

Depuis, c’est moi qui fait cuire les pâtes. Mais c’est elle qui fait cuire le riz. (Elle a beaucoup rigolé en me voyant faire, les premières fois). Chacun ses spécialités!

… Pour les pâtes, de toute façon, ce n’est pas grave, parce que Khun Nee frappait à la porte: « Je vous ai apporté des cupcakes pour le dîner des enfants: je sais que les Français ne mangent que des trucs sucrés… »

 

Ces Français qui affament leurs enfants…

Autre pays, autre problématique. En Chine, ce n’est pas moins de sept repas que Petit-Un devait ingérer quotidiennement en l’espace de douze heures. Un petit déjeuner. Deux collations du matin. Un déjeuner. Deux collations de l’après-midi. Et un dîner. Je trouvais ca trop. « Mais un enfant, il faut que ça mange! Et puis, s’il n’est pas gros, les autres nounous vont dire que je m’occupe mal de lui… »

Autres problématiques car à l’époque de la fermeture de la Chine communiste, notre nounou avait eu faim. Elle avait craint, souvent, aussi, de ne pas pouvoir assez nourrir sa fille. Un parent avec un enfant bien portant, alors, était un bon parent. Pour ma part, j’ai plusieurs fois été réprimandée dans la rue par quelque Mamie désœuvrée: « Mais il est trop maigre, votre petit garçon! »

L’enfant, il fallait le nourrir à tout prix. Las de rester dans sa chaise haute, Petit-Un avait droit de jouer de courir et de sauter, tandis que sa nounou le poursuivait, une cuillère à la main, garante de la bonne nutrition.

Mille fois nous en avons discuté. Une collation, pas deux. C’est bien assez. Il n’a pas faim. Ca se voit… J’ai inventé des recommandations du corps médical. Des exhortations de ma belle-mère (pardon Mamie, c’était pour la bonne cause). En vain.

A l’issue de nos congés en France, Petit-Un rentrait toujours amaigri. « Mais vous ne lui avez pas donné assez à manger! Regardez, il est devenu tout creux et tout mou! Vraiment, je ne comprends pas pourquoi les parents français affament ainsi leurs enfants… »

 

La nounou, la France et l’environnement

Revenons en Thailande. Sensibles à notre impact sur l’environnement, nous essayons de trier et recycler au quotidien. Dans le quartier, une vieille dame fouille régulièrement les poubelles pour récupérer les plastiques, les cartons et les métaux, avant de les revendre au poids, à des usines spécialisées. Nous avons souhaité pré-trier pour elle, en amont. Stupéfaction de notre nounou: cette dame le fait très bien toute seule. Pourquoi vous voudriez faire ça? La vieille dame aussi est étonnée. Je pense qu’elle craint qu’il n’y ait anguille sous roche. Elle fait son possible pour éviter de me croiser…

Des médicaments périmés? « Ah non… ici les hôpitaux ne les reprennent pas. Mais donnez-les à Khun Mac. Il trouvera bien à les revendre… » Depuis, j’ai un tas de médicaments planqué dans ma penderie. Je ne sais pas quoi en faire… Les piles? « Bah non… ca n’existe pas, les containers spéciaux. » Alors je stocke aussi…

Le reste d’huile de friture? « Un trou au fond du jardin, et ce sera parfait… »

Ou l'on cherche des vers de terre pour la peche...

« Comment ça? Vous voulez laver votre maison avec du vinaigre blanc? Mais vous ne voulez plus vous en servir pour manger, alors? »

« Et on ne peut même pas utiliser des pesticides avec un gros « X » rouge sur la boite, dans la maison, pour se débarrasser des fourmis?… Mais alors, on ne peut rien faire pour lutter contre toutes les bestioles?… »

Bref, on ne se comprend pas sur tout… Mais notre réputation est établie désormais. Une famille d’originaux compliqués. Ils ne font pas confiance aux produits modernes, mais tiennent beaucoup à leurs ordures et ne s’en détachent pas comme ca. Après tout, c’est un peu incompréhensible, mais ce doit être un truc de Français…

 

La nounou, la France et le français

Au-delà de nos habitudes, notre nounou a également appris le français par bribes. « Saucisse » est arrivé en premier. Suivi de « ascenseur », bien sûr, la faute à Petit-Deux. Ca le fait beaucoup rire, d’ailleurs, de le répéter ensuite, avec l’accent thaï. « Gnocchis », le plat préféré de Petit-Un. « Croque-Carotte », car c’est une question de priorités. Et « slip », car en dialecte du nord est de Thaïlande, « slip » se dit « slip », alors ca nous fait un mot commun.

La France vue de Thailande

Petit-Deux a bien compris le parti qu’il pouvait tirer des incompatibilités linguistiques. Avec la nounou, il joue au jeu des sept familles. « Mais seulement en français, parce que c’est un jeu français! » « Mais voyons, proteste sa gardienne, tu sais bien que je ne parle pas français. » « Ca n’est pas grave. Ne vous inquiétez pas, je vais vous aider. Pour commencer, montrez-moi vos cartes. Hum, c’est bien. Maintenant répétez: Dans la famille française je voudrais le fils! » Curieusement, Petit-Deux finit toujours par gagner…

Et pour finir, le sacro-saint « ça va? » (prononce chavah). Il est passé dans notre langue vernaculaire au quotidien, que ce soit au milieu de l’anglais ou du thai. C’est toujours du plus bel effet auprès de nos visiteurs français!

 

Piquer un lama…

J’en viens à mes pires hontes linguistiques. Il est des jours où l’on est fatigué. Où l’on dit des bêtises. Et où ces bêtises passent à la postérité. Hélas.

Vous souvenez vous de ce lama, kidnappé il y a quelques années par un groupe de sales jeunes, puis promené dans le tram de Bordeaux? A l’issue d’une journée épuisante, Papa-Tout-Terrain et moi-même, très amusés par cette non-information, avions transformé l’anecdote en une comptine toute personnelle: « Piquer un lama, piquer un lama, piquer un lama c’est non non non! »

L’air entraînant, le rythme et les répétitions ont tout de suite séduit notre nounou. Elle a tout retenu. Aujourd’hui encore, pour écarter Miss-Trois d’un objet interdit, je l’entends souvent chantonner: « Piquer un lama, piquer un lama, piquer un lama c’est non non non! » Et pourtant, ce n’est pas faute de lui avoir expliqué l’inavouable… Bref, en présence de francophones, je prends généralement un air absent… Ca? Du français?… Non…Les Francais, ce peuple incomprehensible...

 

Du scatologique…

Une autre expression, guère plus glorieuse, a été très largement relayée en Chine, grâce aux efforts Petit-Un… Petit-Deux venait de naitre. Je profitais alors de mon congé maternité pour accompagner la nounou dans sa sortie biquotidienne à la salle de jeu du quartier. Chacun s’y retrouvait et papotait gaiement, en jetant un coup d’œil sur les tout-petits qui gambadaient au milieu des jeux.

Soudain, Petit-Un rejoint le groupe des adultes d’un pas pressé: « caca mou! » Je rougis, regarde mes pieds et me prépare à une sortie discrète et efficace. J’entrevois un frémissement pressé dans les rangs des nounous qui s’exclament alors, toutes en cœur: « Caca mou! Caca mou! Caca mou! » La bourrique avait briefé toute la résidence.

Je rougis d’avance, rien qu’à penser qu’une de ces dames puisse un jour travailler pour une famille française, et vouloir faire montre de ses connaissances linguistiques…

 

… et du romantique!

« Je t’aime! » s’est exclamé un jour notre nounou chinoise, en français, au moment où je fermais la porte pour partir au travail. Crotte! Qu’est ce que c’est que cette histoire?… Je suis déjà à la bourre, en plus… Je rouvre la porte. « Qu’est ce que vous venez de me dire? » Avec un sourire un peu gêné et timide, elle me répète: « Je t’aime… »

(La dame en question a cinquante-cinq ans, un mari et une fille de mon âge.)

Je fronce les sourcils. Je lui demande en chinois si elle sait ce qu’elle est en train de me dire. Cette fois-ci, son regard est plein de fierté. Oui, bien sûr, elle le sait. Elle m’a dit au revoir en français. Elle a bien écouté et c’est exactement ce que je dis à Petit-Un, tous les matins, avant de partir au travail.

 

Le temple du fond de la grotte – Tham Khao Prathun Bureau of Monks

Nous avons entendu parler d’un drôle de temple, aux confins de la province de Rayong. Ce temple du fond de la grotte, on ne l’atteint que par bateau. Plus encore, ce temple, on ne le découvre qu’au terme de la traversée d’une grotte marine.

Tôt levés, nous renouons vite avec les habitudes de nos week-ends: direction les sombres montagnes du nord de Rayong. Leurs formes abruptes témoignent d’un passé géologique torturé. Inhospitalières, touffues, infranchissables et souvent vierges, encore, de toute présence humaine. Certes, cette région ne ressemble pas à la Thaïlande des cartes postales. Elle est si belle, pourtant, que l’on y revient toujours.

 

Une balade dominicale pour les familles

La route sillonne entre les plantations d’hévéas, comme il y en a plein la région. Parce que les inondations et le climat tropical ne sont pas les amis du cantonnier, quelques plaques de goudron subsistent entre les nids de poule.

On arrive. Nous attendions un lieu intimiste et coupé du monde. Mais déception: c’est plein de voitures. Un garde nous fait nous garer dans un parking sillonné de tranchées boueuses. Nous sommes entourés de pick-up locaux et de voitures antiques. Les gens du coin sont venus en famille élargie, pour passer ensemble du bon temps, peut-être la journée. Ce sera l’occasion aussi de prêter ses respects aux divinités des lieux.

En Asie, on a la fibre commerciale. Un petit marché s’est improvisé entre le parking et le temple. L’odeur des douceurs locales nous chatouille les narines. Bien vaillants ceux qui résistent!

1 - Tham Khao Prathun Bureau of Monks - Le temple du fond de la grotte

Un premier sanctuaire est niché dans un repli de la paroi anthracite. Quelques pas plus loin, un attroupement. C’est le départ des bateaux, pour le temple du fond de la grotte. Je devrais dire des baquets, plutôt. C’est dans ces drôles de bassines que le pèlerin sera poussé et dirigé par des moussaillons immergés jusqu’à l’épaule. Les visiteurs se pressent dans un désordre organisé, que nous peinons à décrypter.

2 - Tham Khao Prathun Bureau of Monks - Le temple du fond de la grotte

Tout le monde est très occupé. Un vieux monsieur qui crie régulièrement dans un haut-parleur nous fait signe de retourner en arrière. Il nous faut des tickets. Pas d’anglophone, pas de panneaux. Nous tournons un peu. Une vieille dévote nous délivre finalement les précieux sésames. Il n’y a pas de prix. L’on verse son obole dans une urne destinée au temple.

Dans la confusion, Petit-Deux a décrété qu’il ne voulait plus prendre le bateau. Il n’aime pas les grottes, d’ailleurs. Les bateaux non plus. Et il a mal au genou.

 

L’aventure du bateau

On retrouve l’homme au haut-parleur. Ses invectives sont des numéros. On a le « 59 », il s’agit de prêter l’oreille! Je laisse Papa-Tout-Terrain se dépatouiller avec Petit-Deux. D’abord, il est bien plus persuasif que moi, et en plus il ne sait pas compter en thaï. C’est ça le travail d’équipe!…

4 - Tham Khao Prathun Bureau of Monks - Le temple du fond de la grotte

Une dame me tape sur l’épaule. Elle aussi a un bébé à la main. On compare. Mon modèle de un an, est plus grand que le sien, qui n’a que huit mois. On se flatte mutuellement. Puis elle a l’idée de faire faire « Hi five! » aux bambins. C’est facile comme tout, bien sûr. Les bébés voient tout de suite ce qu’on attend d’eux et sont enthousiastes. Ils ont la main molle et le regard fuyant. Petit simulacre: « Oh, c’est trop mignon »… Crotte, on en est déjà au numéro « 56 ». Re-crotte, une autre dame attend derrière avec un autre bébé à comparer. On échange quelques gouzis-gouzis gentils. Ca va être à nous… Fausse alerte, ils ont perdu le numéro « 52 ». Ca y est! Cette fois-ci, c’est à nous!

Il n’y a pas une seconde à perdre, tel un seul homme, la famille Tout-Terrain se rue sur l’embarcation. Le capitaine du baquet en reste interloqué. Ca tangue un peu. Le monsieur du haut-parleur dit des trucs. Mais on ne comprend rien. On découvre alors que la deuxième dame au bébé parle anglais. Elle nous explique alors gentiment la marche à suivre: baisser la tête et ne pas toucher la roche. Elle nous montre aussi un type en chaussettes et en habits de cycliste. C’est son mari. Il prévoit de rejoindre à pied le temple du fond de la grotte. Pendant qu’on papote, ca mitraille sévère, tout autour. Ce n’est pas tous les jours que l’on doit voir une famille d’étrangers par ici.

Le temple du fond de la grotte: voyage au centre de la terre

Le bateau s’enfonce maintenant dans les profondeurs de la terre. La faille dans laquelle nous nous engageons n’est ni large ni haute. Elle résonne du bruit des bateleurs et des rires de leurs passagers. Dans une atmosphère bon-enfant, un peu mystique, mais somme toute enjouée. J’ai envie de jouer à Pince-mi et Pince-moi, dans ma tête. C’est exactement le bateau que je m’étais toujours imaginé!

5 - Tham Khao Prathun Bureau of Monks - Le temple du fond de la grotte

La traversée n’est pas très longue. Bien vite, nous débouchons de l’autre côté, dans un temple complètement entouré de rochers à pic. Ce n’est plus une grotte en tant que telle mais une cachette inviolable, une sorte de gouffre au cœur de la montagne. Loin, très haut derrière les rochers, on distingue quelques pans de ciel bleu.

L’atmosphère est étouffante d’humidité.

3 - Tham Khao Prathun Bureau of Monks - Le temple du fond de la grotte

Les familles s’égaient en direction des différents autels. Prêtent leurs respects à Bouddha et à quelques divinités animistes. Beaucoup se sont habillés pour l’occasion. Certains portent encore les couleurs du deuil, en l’honneur du feu roi Bhumibol. D’autres ont choisi de « s’assortir » avec leurs amis ou leurs proches. On se photographie, on se selfie. En prières ou en offrandes. Ou avec Miss-Trois et ses boucles dorées, qui sont l’objet de toutes les curiosités.

Dans les renforts des parois, de nombreuses cavités naturelles ont été converties en chapelles. Certaines sont très profondes, et magnifiques de dentelles géologiques. Toutes suintent l’humidité. Le sol est recouvert d’une glaise visqueuse et luisante. (Nous compterons quelques chutes dans nos rangs.) Les roches dégouttent. C’est beau. C’est impressionnant. Ca a quelque chose de magique.

6 - Tham Khao Prathun Bureau of Monks - Le temple du fond de la grotte

 

Le petit marché de Tham Khao Prathun

Sur le chemin du retour, nous cédons finalement aux odeurs alléchantes qui s’échappent du petit marché. Saucisses thaïes, salade de papaye, petit pains à la vapeur, brochettes de porc caramélisées, riz gluant et fruits frais nous composeront un excellent déjeuner aux saveurs locales.

7 - La vieille dame aux dents rouges de noix de betel

Une Mamie aux dents rouges de noix de bétel s’est entichée de Miss-Trois. Elle la promène d’éventaire en éventaire, la présentant à ses copines vendeuses. Auprès de l’une de ses connaissances, elle négocie un esquimau artisanal. Je retiens son geste: Miss-Trois n’est encore qu’un bébé, tout de même…

 

Flâneries dans un autre « temple-grotte »

Nous reprenons la route en direction d’un sanctuaire voisin, repéré par Papa-Tout-Terrain. Le Wat Tham Wattana Mongkon est lui aussi dissimulé dans une cuvette au milieu d’un pic de roche sombre. On y accède via une arche monumentale dans la paroi.

8 - Wat Tham Wattana Mongkon

Le relief et les couleurs y sont à couper le souffle. Non loin, de petits ponts en dos d’âne enjambent un joli cours d’eau. Quelques singes juchés sur la falaise nous observent d’en haut. Malheureusement, tout est désert. Pas de fidèles, pas de prières. C’est beau, mais il nous semble que les lieux manquent un peu de ce petit supplément d’âme…

La balade au temple du fond de la grotte a laissé de grandes traces de boues sur nos chaussures. Sur le chemin du retour, Petit-Deux s’active pour nettoyer les siennes: il déteste avoir les pieds sales. Petit-Un astique plus mollement, surtout parce qu’on lui a demandé de le faire. On l’entend soudain s’exclamer. Dans un rugissement de fierté, il montre à son frère: « Regarde! J’ai des chaussures en 32 ans! » Admiration non feinte. Sourire complice des parents.

 

 

Le Tham Khao Prathun Bureau of Monks en pratique

  • Coordonnées GPS: 13.123835, 101.597555
  • L’entrée est libre. On fait une offrande de son choix au moment où l’on demande le ticket pour prendre le bateau de la grotte marine
  • Le temple est d’accès libre, il n’y a donc pas d’horaires. Malgré tout, gardez en mémoire que les activités en Thaïlande ne commencent souvent pas très tôt, et ne finissent généralement pas très tard. Il me semble raisonnable de penser qu’entre 10h30 et 16h, on trouvera des personnes pour conduire les bateaux.
  • Compter 1h30 à 2h pour la visite, en comprenant le temps d’attente pour le bateau. L’attente en soi est un moment d’observation très vivant et intéressant.

 

Le Wat Tham Wattana Mongkon en pratique

  • Coordonnées GPS: 13.095763, 101.607254
  • L’accès au temple est libre.
  • Comptez entre vingt et trente minutes pour vous imprégner des lieux et de leur atmosphère.

 

Le secret de Petit-Un

Ca y est! Je crois que nous avons réussi à percer à jour le secret de Petit-Un…

Il y a quelques semaines, je m’extasiais ici de la capacité de notre aîné à séduire les Mamies thaïes grâce à quelques phrases bien placées. Et avec un vocabulaire objectivement très limité.

Mais ce week-end, avec Papa-Tout-Terrain, nous sommes enfin parvenus à lever le voile sur sa technique secrète et incroyablement scientifique pour draguer les vieilles dames…

Le secret de Petit-Un

En résumé, il lui suffit de dire n’importe quelle phrase qui lui passe par la tête, dans une langue connue ou inconnue, pour faire tomber toutes les dames. Ca ne marche qu’à condition, bien sûr, d’avoir une toute mignonne bouille de souriceau adorable.

A force de compliments, le dit souriceau semble d’ailleurs s’être convaincu de ses talents innés de linguiste. Alors que Miss-Trois soufflait sa première bougie le week-end dernier, son grand frère s’est proposé pour lui souhaiter un joyeux anniversaire. Et en version multilingue, s’il vous plaît!

Le secret de Petit-Un

C’est dommage, mais on a dû l’interrompre juste avant qu’il ne commence la version coréenne. Parce que Miss-Trois était sur le point de manger la bougie.

J’avais terminé ces quelques lignes, juste avant d’aller récupérer Petit-Deux à l’école… Et par une curieuse coïncidence, en chemin, mon cadet m’a à son tour gratifiée d’une grande leçon de communication interculturelle…

Le secret de Petit-Deux

C’est rigolo, on dirait que pour les plus jeunes, ne pas se comprendre est aussi une façon d’échanger. Je soupçonne d’ailleurs que ce mode de fonctionnement soit à l’origine de la facilité des enfants à acquérir de nouvelles langues. (Et de la difficulté des adultes à faire de même, pfff…)