Quand j’étais une toute petite fille, tu me montrais comment cueillir les haricots et mettre des tuteurs aux plants de tomates. Tu me disais aussi, mi canaille, mi poète, qu’il faut toujours parler aux plantes vertes lorsque qu’on les arrose. Ca je ne le fais pas, tout de même. Je crois bien que parfois tu dis des bêtises, et peut-être des mensonges.

Au moment de passer à table, nous tonitruions ton nom dans toute la maison. Dans le jardin aussi. Tu avais toujours quelque chose à faire à l’heure de manger. Je trouvais que c’était la marque d’un esprit rebelle. Et que c’était du plus bel effet.

Tu m’as fait apprendre des poèmes, et tu as lu avec moi de belles histoires. Tu m’as emmenée à la Tour Eiffel. Et à Irkoutsk, aussi. Un jour j’irai là-bas pour de vrai et j’y goûterai pour nous deux. Ensemble nous avons rêvé. Vibré du panache des héros. Tremblé face aux tourments des âmes. Tu m’as appris la délicatesse des langues, la justesse et le poids des mots. Verba volant, scripta manent. Depuis, j’ai toujours préféré l’écrit.

En filigrane, inlassablement, tu instillais en moi la persévérance dans l’effort, l’exigence, la fierté du travail achevé, la rigueur intellectuelle.

Sources

Tu as eu la bienveillance de me prendre telle quelle, d’accepter mes goûts et mes plaisirs sans rien à y trouver à redire. De t’y intéresser véritablement. Avec une belle ouverture d’esprit. De l’abnégation même, quand tu t’es enquillé La Cité de la Peur et quelques Tarantino. Je crois pouvoir affirmer que ce n’était, malgré tout, pas vraiment ta tasse de thé.

Avec générosité, tu m’as encouragée à partir au loin, à poursuivre mes amours asiatiques. Tu as été curieux de la Chine, que je t’ai racontée par petites touches. De la Thaïlande, dont je te transmettais des fragments, de-ci, de-là, sans méthode.

Tu étais un homme bon et un bel esprit. Mes oreilles résonnent encore de ta grosse voix, celle qui refait le monde avec Papa-Tout-Terrain. Et à travers les yeux des garçons qui te considèrent avec une attention admirative mêlée d’un sentiment confus de respect, je me revois, enfant. Pour eux, tu n’as jamais manqué d’un gouzigouzi coquin, un peu effrayant, mais malgré tout si tendre…

J’ai retrouvé, en marque page de l’un de mes livres, un papier de ta main. Il date de quand je suis devenue Maman pour la première fois.

Commence, petit enfant, à reconnaître ta mère, d’un sourire.

Ton mot doux est passé de livre en livre, depuis pas mal d’années. Il me réchauffe quand je te frôle du regard. M’évoque cette affection qui nous lie, ta bienveillance pour ceux qui me sont chers.

De mon blog, tu étais un lecteur assidu. D’un soutien sans faille, une fois encore. Toi le fureteur, le voyageur, le curieux, j’ai aimé t’entraîner à notre suite, dans nos menues explorations. A la découverte de cultures qui nous sont chères. Reviens, parfois, prendre de nos nouvelles, depuis les étoiles. Ici, tu es chez toi.

Car nous poursuivons l’aventure. Avec toi dans un coin de nos cœurs. Heureux de t’avoir connu. Fiers d’avoir grandi à tes côtés. Riches de souvenirs partagés. Des souvenirs extraordinaires. Nous nous les remémorerons souvent, un bon verre à la main, un sourire dans la poitrine.

Ce soir, au fond de mon cœur, je brûlerai pour toi un peu de papier monnaie.

Bon voyage!

 

Souvenir de Saint Valentin en Chine

L’homme chinois n’est pas très à l’aise aux jeux de la séduction.

Parfois il y travaille. Pour des résultats plus ou moins réussis. Il y a bien longtemps, et par deux fois, deux de mes connaissances, en Chine, ont entrepris de me déclarer leur flamme. Angle d’approche imparable, les deux –en deux occasions distinctes, naturellement- m’ont demandé de les épouser. Comme ça, pouf. De but en blanc. J’ai tout fait pour ne pas les froisser. Il y avait un bel effort. Mais c’était non malgré tout. D’autant que nous ne nous connaissions à peine.

Je ne leur jette pas la pierre. Leur culture, leur histoire et leur société ont été érigées depuis des millénaires sur les mariages de raison. Très souvent des mariages arrangés. Même combat pour l’institution communiste et ses unions administratives, fondées sur la stabilité matérielle.

Etudiante à Shanghai, les mémés de mon quartier avaient un temps entrepris de me marier. Elles m’ont proposé de rencontrer des jeunes gens biens sous tous rapports. Qui avait une voiture. Qui un appartement. Quoi qu’il en soit, c’était un Shanghaien qu’il me fallait. « Si vous prenez un Shanghaien, il vous fera les courses, le ménage et la cuisine. Et il ne dépensera pas un sou de son salaire sans vous demander la permission. » Pas très romantique mais somme toute pratique!

Sur ces bases, il est assez évident que priorité n’est pas exactement donnée à la bagatelle. C’est moins vrai toutefois, pour les jeunes générations, élevées aux soaps coréens dégoulinants d’amour éperdus et d’inclinaisons aussi futiles que passagères.

Et à l’opposé, le Français…

Si le Chinois n’est guère enclin au marivaudage, dans l’imaginaire collectif, le Gaulois est tout le contraire. Prévenant, élégant, plein d’attentions délicates, séduisant, amoureux naturel… Par conséquence directe, mes voisines de Shanghai m’ont toujours envié mon Papa-Tout-Terrain de mari. « Ca se voit tout de suite qu’il est romantiiiiique! », se pâmaient-elles.

« Romantique ». C’est un mot mandarin que j’ai appris lors de mon premier jour de cours à Shanghai. Accolé à « Français », naturellement. Je ne savais pas commander un verre d’eau dans un restaurant, mais je savais dire: « Le Français est romantique. » La prof a dû se dire que je n’avais même pas besoin d’eau fraîche pour vivre et que l’amour me suffirait…

De longue date, le cinéma, les marques de luxe et la littérature ont bien entendu contribué à modeler cette illusion exquise. En plus de petits détails, de ci, de là, qui affermissent les certitudes… « Vous avez vu comme elle est belle, la femme de Sarkozy?… (Nous sommes aux environs de 2010.) Ce n’est pas un dirigeant chinois qui pourrait avoir une épouse aussi belle… Ca, c’est parce que les Français sont si romantiiiiiques… »

Souvenir de Saint Valentin en Chine

Nous voilà donc au 14 février 2013. Soir de la Saint Valentin en Chine. Il est 20h30.

Tout juste rentré du travail, mon délicieux époux sonne à la porte, un gigantesque bouquet de roses rouges dans les bras. Il est beau, Papa-Tout-Terrain. Les yeux de braise. La démarche altière. Il m’embrasse fougueusement et s’engouffre dans l’appartement.

J’ai passe la journée à lui mitonner un repas aux chandelles. Manque de chance, j’ai également quarante de fièvre. Mon amoureux fera le dressage, le service et la dégustation, alors que je me laisse mollement glisser vers le sommeil, la tête sur ses genoux. Ce n’est pas la Saint-Valentin parfaite, mais une Saint-Valentin idéale. Nous sommes ensemble, main dans la main. Et c’est tout ce qui compte. (Si tu me lis, chéri, je t’aime.)

Par notre nounou, j’ai appris le lendemain qu’un drame s’était joué, pendant ce temps-là, de l’autre côté de notre palier.

14 fevrier 2013. 20h32. Porte d’en face. Le mari sonne, les bras ballants. « Et il est où, ton bouquet? » De bouquet il n’y avait point. Mais la Shanghaienne est irascible. (C’est leur réputation partout en Chine.) Point de bouquet? Tu ne rentreras pas!… Tu as vu la taille du bouquet de notre Français de voisin? Un plus petit et tu dormiras dehors, ce soir! Et elle lui a claqué la porte au nez.

Le Chinois n’est pas romantique, mais la Shanghaienne n’a pas dit son dernier mot…

(Ceci est une histoire vraie. Il y a juste un truc bidonné dans mon billet… Qui saura le découvrir?…)

Au revoir Thaïlande… Bonjour la Chine!

On a mis nos quotidiens dans les cartons. Puis les cartons dans le camion. Les déménageurs sont partis, ne nous laissant que des murs vides.

On a dit au revoir aux collègues, à l’école, aux amis. Essuyé quelques larmes en pensant aux beaux moments partagés.

On a rendu les clefs des voitures, les clés de la maison. Plus rien de matériel ne nous retenait en Thaïlande.

J’ai repensé aux jolis petits riens de notre vie d’ici. Ceux que je ne remarquais plus toujours mais qui me manqueraient. Aux fleurs de frangipanier tombées de l’arbre que me rapportait parfois Petit-Deux en rentrant de l’école. J’en étais tout émue à chaque fois. J’aimais l’odeur de ces belles fleurs blanches, que je portais à mon chignon pour le reste de la journée.

Au revoir Thailande - Fleur de frangipanier

J’ai jeté un dernier regard à notre arbre à mayongs. Ces petits fruits acides et âcres de la taille d’une cerise, et dont les enfants raffolaient. J’aimais beaucoup notre arbre, même si les mayongs ne m’ont jamais tellement plu. Trop acides à mon gout. Mais j’adorais voir les petits les grappiller en attendant le bus pour l’école. Souvent ils en mangeaient trop, et ca leur donnait la diarrhée.

Au revoir Thailande - Arbre a mayongs

Puis j’ai jubilé en pensant aux rats qui squattaient notre cuisine, grignotant nos réserves. Aux chauves-souris de notre grenier qui sentaient si mauvais. Puis aux centaines de geckos qui laissaient des crottes partout. Et aux serpents que nous craignions tellement. Ils ne nous manqueraient pas. Je leur ai mentalement dis au revoir avec soulagement.

Au revoir Thailande - Gecko

On n’avait plus que des porte-clefs vides dans les poches et nos treize valises. J’étais morte de trouille. Et si on faisait une bêtise? J’ai eu un peu envie de tout arrêter, de revenir en arrière, en terrain connu. Mais ça n’était plus vraiment le moment.

Nos valises

Quinze heures plus tard, 2,800 kilomètre plus au nord, et par quarante degrés de moins, nous voilà arrivés à la porte de notre nouveau chez-nous, Nanjing.

Deux de nos valises n’ont pas tenu le choc. Nous avons trois heures de retard. Notre poussette a failli finir ses jours dans une gentille famille chinoise un peu tête en l’air. Mais nous y sommes, avec le principal: nous cinq, en bonne santé, pleins d’espoir et de confiance. Avec le superflus aussi: Croque-Carotte, Où est Charlie?, Labyrinthe, Batawaf, un Rubicub, Gorilla, Pirat’Attak, Jungle Speed, l’Ile des Zertes, Petit Ours Brun, La Petite Poule qui voulait voir la Mer, et j’en passe…

Il est plus de minuit quand nous parvenons enfin à mettre les enfants au lit.

Dans une vague d’optimisme, nous avions fixé rendez-vous à l’école, pour le lendemain, à neuf heures.

Bonjour la Chine - Notre premiere vue de Nanjing

Aux premiers rayons du soleil, nous découvrons un Nanjing sous la neige. Mais l’heure tourne. Pas le temps de lambiner. Nous entraînons les enfants à peine éveillés et leurs cinq couches de pulls pour une énergique séance d’essayage d’uniformes.

170208 - La cravate

Au détour des conversations avec les personnels de l’école, nous découvrons que la Chine a beaucoup changé en cinq ans. Les téléphones portables et leurs applications polyvalentes tiennent désormais un rôle primordial dans la gestion des affaires courantes. On nous demande de scanner le QR Code d’un WeChat Account, qui nous tiendra au courant des événements de l’école… « Et pensez bien à vérifier chaque matin le niveau de pollution sur AirQuality China… » Oh, d’ailleurs, j’allais oublier, vendredi prochain, tout le monde doit venir en costume traditionnel chinois… Le plus simple est de les acheter en quelques clics sur TaoBao. Au fait, vous réglez vos uniformes avec WeChat Wallet ou AliPay?

Pris dans ce tourbillon de modernité, nous ajoutons une bonne demi-douzaine d’applications incontournables sur nos téléphones, qu’il nous faudra bientôt apprendre à maîtriser… et nous ne sommes pas au bout de nos surprises…

Bonjour la Chine - 170208 - Didi che

Loin de cette révolution technologique, dans le taxi qui nous ramène à l’hôtel, les enfants s’initient aux menus plaisir de l’hiver …

170208 - La buee

Quoi qu’il en soit, c’est décidé, avec ou sans applications, nous allons bien nous amuser, en Chine!