Le soir où j’ai mangé deux kilos de canard

Fondue chinoise / Hot pot / Huo guo

Eté 2006. J’ai vingt-trois ans.

Après une longue année en France, je viens de retrouver la Chine que j’aime tant. Je vais y travailler tout l’été, dans une petite ville provinciale. Je me réjouis de cette occasion de découvrir la Chine des campagnes!

C’est la fin de mon premier jour de travail. Ce soir, pour fêter ça, je me fais un restau! Même toute seule! Je salive d’avance, en pensant aux spécialités locales que je vais retrouver.

Il est dix-neuf heures. Petit contretemps: je découvre que la ville a fini de diner. Les habitants d’ici se lèvent tôt et se couchent tôt. Les restaurants sont déjà fermés. La campagne est bien différente de Shanghai, qui ne dort jamais!

Coup de chance.

J’avise un établissement encore allumé. C’est un restaurant de fondue chinoise. L’on y fait cuire ses aliments à table, dans le bouillon d’une grande marmite. Il s’agit généralement de lieux de convivialité. Rares sont ceux qui y mangent seuls. Mais il est hors de question que je revoie mes plans. Ce soir c’est restau!

« Vous servez encore? » Le jeune serveur maigrichon a la mine sympathique. Il doit un peu s’ennuyer. Le restaurant est certes complètement vide, mais le décor est chaleureux. Je n’y serai pas mal.

Fondue chinoise / Hot pot / Huo guo

Point de menu en anglais, ni d’images: il n’y a pas d’étrangers dans le coin. Je fais appel à tous les caractères chinois dont je me souviens, et tente de les coordonner avec mes préférences culinaires. Je choisis un bouillon épicé. Puis du potimarron, du pak choï, des champignons, du tofu. Tiens du canard… Pourquoi pas! Oui, du canard. Et une sauce… Zut j’ai oublié le nom des sauces. Et elles ne m’évoquent rien à la lecture. Tant pis, je ferai sans.

Le serveur relit ma commande et insiste au niveau du canard: « si jin wu?!? »

Je ne comprends pas.

Je le fais répéter. Non, je ne l’ai toujours pas. Bon en même temps il a dit « canard » et du canard, c’est bien ce que je veux. Alors je fais comme beaucoup de monde dans ces cas-là: je sauve les apparences. Je prends mon air le plus convaincu et confirme que oui c’est parfait!

Le service est toujours très rapide en Chine. Une jeune fille arrive presque immédiatement avec une grande casserole de bouillon. Une minute plus tard, deux autres employés m’apportent les plats de légumes.

Aïe. Les serveurs ne rentrent pas en cuisine. Ils restent à côté de ma table à m’observer en faisant le pied de grue. Vu le désert de clientèle, ils ne doivent plus avoir beaucoup de travail. Et-en toute modestie- je suis très intéressante: ce n’est sûrement pas souvent qu’ils voient des étrangers. C’est un peu contrariant car j’aurais aimé profiter en paix de mes retrouvailles culinaires avec la Chine.

En même temps, c’est très culturel, justement. C’est la vraie Chine. Regarder avec insistance, fixer un inconnu à cause d’une particularité physique ou parce qu’il semble exotique n’a rien d’impoli, ici. C’est la norme. Peut-être est-ce la surveillance omniprésente du temps du communisme qui a autant décomplexé le regard sur l’autre…

Entre temps, deux préposées à l’épluchage des légumes ont migré depuis les cuisines, avec leur grande bassine. Elles se sont installées à une table proche, avec vue sur moi, mêlant ainsi l’utile à l’agréable, et les corvées à la satisfaction de leur curiosité.

Chacun me regarde avec intensité.

Enfin, arrivent le serveur du début et le canard. En réalité, ce n’est pas du canard, mais UN canard. Un canard coupé en morceaux dans un grand saladier. Tout se consomme en Chine. Je vois bien le cou de l’animal. Ah bah oui! Et la tête! (On m’avait dit un jour, que la manger donne de jolis cheveux.) Et les pattes palmées!

… Et une mémé m’apporte, dans un bol, le dernier élément manquant: le sang coagulé de la bête.

Si l’on calcule bien j’ai maintenant sept spectateurs. Sans compter le canard qui semble me narguer depuis son saladier. Tout d’un coup j’ai moins faim, mais quand faut y aller, faut y aller.

J’essaye de faire abstraction des regards qui me fixent, en me concentrant sur mon bol et mes baguettes. Je commence à faire cuire mon canard. Et je mange. Vite d’abord, vu l’ampleur de la tâche qui m’attend. Puis moins vite, par effet de la satiété. Je me fixe des objectifs: encore cinq bouchées et je pourrai boire une gorgée de bière…

Vous vous demandez sans doute pourquoi, comme n’importe qui, je n’ai pas laissé tomber mon canard et mes spectateurs, une fois rassasiée.

Eh bien je n’ai tout simplement pas osé.

J’ai pensé un temps offrir à mon assistance de partager ce canard, mais s’ils l’avaient mal pris?… J’aurais pu partir en laissant la moitié des mets non consommés, mais quelle image aurais-je donné des étrangers!… Planquer des bouts de canard dans mon sac? Irréaliste, tant j’avais d’observateurs. Et quel cliché étonnant des étrangers aurais-je alors été véhiculée! Un « doggy bag »? Je n’en n’avais jamais vus dans ce type de restaurants… Et ç’aurait été à moitié avouer mon erreur…

Bref il m’a semblé à ce moment-là que la meilleure solution était de me prétendre affamée et de manger ce qu’il y avait dans mon assiette d’un air guilleret. Et j’en suis venue à bout! De toute évidence, ça n’a pas été les instants de plus grande clairvoyance de mon existence.

Sur le chemin du retour, la panse lourde, j’ai cherché à reconstituer le déroulement de la soirée et comprendre ce qui avait bien pu clocher. D’habitude dans ces restaurants, les viandes sont servies en portions découpées à taille humaine…

… Et c’est là que j’ai eu une illumination post-mortem: « si jin wu! »… Ah oui! C’est ça! Ca voulait dire « quatre livres et demie! »… Je me suis soudain sentie allégée d’un grand poids.

L’histoire ne dit pas ce qu’ont pensé mes sept spectateurs. J’imagine qu’au coin du feu, ils racontent désormais à leurs petits enfants comment un soir, une étrangère a enfilé sous leurs yeux ébahis un canard entier. Ou serait-ce un sanglier?…

Potimarron farci - plat du nord de la Chine

 

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19 réflexions sur « Le soir où j’ai mangé deux kilos de canard »

    1. Ahhh! Ca fait du bien de savoir que je ne suis pas la seule!
      … et non, je n’ai même pas été malade après! (Globalement, j’ai heureusement plutôt bon appétit 😉 )

    1. C’est tellement vrai!… Et pourtant, il y a tout de même un paradoxe, là-dessous, quand on voit les quantités de nourritures que gaspillent les Chinois, dans les restaurants!

  1. OMG !!!!!!!!! non mais c’est énorme !! ( sans mauvais jeu de mot ) déjà pour manger seul dans un resto au milieu de la campagne chinoise, chez moi ça relève d’un truc impossible à envisager, mais en plus manger par politesse, chapeau pas !! tu m’étonnes cette histoire va leur faire 3 générations aux cuisiniers chinois !!!!

    1. … et t’imagines même pas la tête du (futur) Papa-Tout-Terrain les premières fois que je l’ai emmené dans des restaurants du fin fond de la campagne, en Chine. Rares sont mes amis qui ont suivi et apprécié mes explorations parfois hasardeuses!… Aussi Papa-Tout-Terrain a-t-il amplement mérité de pouvoir m’épouser 😀

    1. Respect aussi! J’ai lu récemment les récits de tes missions en Mongolie et en Algérie… franchement, tu n’as rien à m’envier. Je les ai lus à mon mari tellement ils m’ont fait rire…

  2. On a le droit de se moquer ? ^^

    Bon sans rire, pour te décomplexer, il m’est arrivé un peu la même mésaventure au Vietnam, dans une toute petit ville où un seul restaurant était ouvert le soir. Ils servaient un plat unique, allons-y ! C’était en fait une soupe de tripes… Je n’ai tout simplement pas pu, et après moults tergiversations, je suis partie du restau sans avoir touché à ma soupe. Je sais que c’est très impoli, mais vraiment, je n’ai pas pu ! Rien que l’odeur, bbbrrr… Je crois que j’aurais préféré 2 kilos de canard !

    En tout cas, j’adore les anecdotes de voyage comme celle-là !

    1. Oh oui, bien sûr que tu as le droit de te moquer! Avec le recul, ces histoires-là sont faites pour en rire!
      Je m’amuse aussi à l’idée de ta soupe de tripes… si c’est les mêmes tripes qu’en Chine, elles devaient sentir bien fort, et je comprends qu’il n’ait pas été facile d’y toucher 😀

  3. Oh mon dieu !
    J’admire ton appétit parce que rien qu’avec la taille de mon estomac, je n’aurais pas pu. Sans compter que dans pareil cas, je choisirais tout de même de perdre la face (même si je serais sans aucun doute rouge de honte). Quelle histoire, en tous cas ! Je pense bien que les témoins s’en souviennent et la racontent encore 😀

    1. 😀 … on va dire que cette histoire compense les fois où je n’ai rien eu à manger 😉 J’ai eu tellement d’épisodes inattendus avec la nourriture en Chine que mon estomac est devenu extensible, dans un sens comme dans l’autre… Un jour on m’a servi un plat avec seulement des morceaux de gras. Un jour j’ai eu un plat de têtes de poissons. Une autre fois j’ai seulement eu un coca… Quand on ne sait pas lire la carte et qu’on montre une ligne au pif, on s’expose nécessairement à certains risques!

  4. Oh quel courage ! Je n’aurais jamais pu avaler autant de viande (et pourtant, je viens du sud-ouest, alors le canard, ça me connaît). Bravo, chapeau bas ! Au moins, grâce à toi, les Français ont désormais, aux yeux des Chinois, la réputation d’avoir un bon coup de fourchette et de ne pas gaspiller ! 😉 Il m’est arrivé une anecdote semblable au Japon : on était 4 et on a commandé une soupe chacun, enfin, on a cru commander une soupe chacun, et à l’arrivée, c’était une soupière chacun…À la fin, la dame nous a demandé si on était Américains… No comment…

    1. Désolée, je reviens tard: nous émergeons a peine de quatre grippes tenaces, à la maison.
      J’ai adoré ton histoire de soupe! C’est rigolo, tout de même, cette réputation qu’on les Américains! Et au fait, avez-vous réussi à terminer vos saladiers?

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