Beautés confidentielles de Kamphaeng Phet

Il y a trois ans, Kamphaeng Phet nous avait éblouis de ses vestiges médiévaux restés relativement confidentiels, quoique grandioses et majestueux. C’est donc avec enthousiasme que nous avions à nouveau programmé cette destination dans le cadre de notre week-end « Remonter le temps en Thaïlande« .

Le destin a voulu que cette visite tombe le jour de la cérémonie de crémation du feu Roi Bhumibol. Ce jour là, la Thaïlande entière se rassemblerait dans les centaines lieux officiels destinés au recueillement populaire, pour suivre les solennités sur écran géant, prier, et rendre un dernier hommage à Rama IX.

Nous n’aurions pas notre place dans ces rassemblements. Aussi avons-nous décidé de poursuivre nos visées touristiques, avec tout le respect possible pour le deuil de nos amis et nos collègues thaïs. Nous étions habillés en noir. (En sombre pour les enfants qui n’ont pas d’habits noirs.) Discrets et aussi silencieux que possible. (C’est-à-dire objectivement pas tellement silencieux, avec trois enfants en bas âge, même s’ils ont fait de leur mieux.) Et surtout, nous nous sommes tenus à l’écart des cérémoniaux. Il nous a semblé qu’une curiosité trop forte, de la part d’étrangers, aurait été malvenue.

Tout était fermé ce jour là. Même les 7-Eleven, ces petites épiceries de dépannage, ouvertes tous les jours et toutes les nuits de toute l’année. Une marque forte d’attachement à l’héritage du Roi Bhumibol. En cinq ans, nous n’avions jamais vu l’une de ces boutiques fermées!

Le gros des sites touristiques, en revanche, était resté ouvert. C’est une bonne illustration du pragmatisme asiatique, je trouve. Un pays qui vit du tourisme fait en sorte de préserver ses visiteurs des aléas de la vie nationale. C’est respectueux et efficace. Pas comme la Tour Eiffel qui ferme a chaque grève, quoi.

 

Le Parc historique du nord de Kamphaeng Phet

Les vestiges de Kamphaeng Phet sont répartis en deux parcs historiques. L’un se situe au centre-ville. Il consiste en deux temples royaux, qui avoisinaient un palais aujourd’hui disparu. Un kilomètre et demi plus au nord, l’autre parc historique comprend une trentaine de temples tapis dans une vaste forêt. Nous commencerons par celui-ci, dont nous avions donc moins bien pu profiter, trois ans plus tôt.

A l’entrée, un vieux garde nous reçoit avec le sourire. Il est vraiment très prévenant. Peu d’étrangers doivent passer par là, et surtout pas avec tout plein d’enfants (mignons). Il ne parle pas anglais mais nous donne un bon tas de prospectus sur le site –en thaï- pour nous être agréable. Il nous indique le Visitor Center.

Parc Historique de Kamphaeng Phet

Nous hésitons à entrer. A l’intérieur, tous est noir. Devant les gestes encourageants du garde, nous poussons tout de même la porte. Dedans, c’est un véritable congélateur. Deux jeunes gens –congelés donc- sont en train d’y regarder la cérémonie de crémation du Roi, assis par terre, sous un tas de couvertures. Pas plus anglophones mais tout aussi complaisants que notre premier interlocuteur, ils nous redonnent à nouveau un grand tas des mêmes prospectus.

Nous ne voulons pas les déranger. Nous leur faisons signe de retourner à leur télé et parcourons rapidement le petit musée. Trop rapidement hélas, car une vidéo préenregistrée diffuse des sons quelque peu inquiétants. Petit-Deux est mort de trouille et nous supplie de quitter les lieux au plus vite. On lit tout de même quelques intéressants encarts historiques pour replacer le site dans son contexte. Et surtout, on observe avec les enfants un modèle réduit du parc historique. Une bonne entrée en matière pour discuter ensemble des temples et de leur situation.

 

Retrouvailles avec Wat Avas Yai

Le parc est immense. Nous y visiterons sept temples, soient à peine un quart de ceux répertoriés sur la plaquette… Nous ne sommes pas des visiteurs qui visons à la productivité cela dit: ce nombre nous suffira amplement pour bien profiter des lieux avec les enfants. Dans le parc, il faut se déplacer en voiture car les distances sont grandes. Nous ne mettrons pied à terre que pour découvrir les vestiges.

Nous partons sans méthode. Essayant de jeter un coup d’œil aux édifices majeurs tels qu’indiqués sur le guide. Et nous arrêtant au gré de nos goûts, de nos intuitions, de la lumière ou des ombres, plus jolies ici ou là-bas, en fonction du moment.

Il suffit de traverser l’allée pour commencer à baigner dans les richesses siamoises. Wat Avas Yai n’est pas l’édifice le plus grand, ni le mieux conservé, ni le plus remarquable. Mais nous le parcourons avec l’allégresse de ceux qui retrouvent un vieil ami. Nous nous sentons bien et à notre place. C’est bien pour tous ces gros copains de pierre que nous étions venus!

Les garçons, de leur côté, ne tardent pas à découvrir de belles graines rouges et brillantes, qu’ils s’empressent de ramasser pour faire collection. C’est vrai qu’elles sont très belles, ces graines, d’ailleurs! Et pas facile à attraper dans les petits trous de latérite. Cela donne lieu à des stratégies intéressantes pour repérer le bon arbre, et le sol propice au ramassage… Bref, chacun se passionne bientôt pour ses propres activités tandis que Miss-Trois passe gaiement d’un groupe à l’autre, sans vraiment comprendre le sens de l’allégresse ambiante, mais bien décidée néanmoins à y prendre pleinement part.

Kamphaeng Phet - Wat Avas Yai

 

L’élégance sombre de Wat Sing

Un peu plus loin, c’est en silence que nous parcourons le ténébreux sanctuaire de Wat Sing. De sa pierre sombre et de ses lignes pures, il se dégage une grande sérénité, propice au recueillement. J’admire la beauté dépouillée de son bouddha principal. Le stuc d’origine a disparu. De la statue sacrée ne subsiste qu’une silhouette en briques de latérite. Une silhouette d’une élégance incomparable.

Kamphaeng Phet - Wat Sing

Un groupe de moines orangés visite le site en même temps. Leur pèlerinage a bien entendu des visées beaucoup plus religieuses que le nôtre. Ils prient beaucoup et photographient tout autant. Ironie de la société de consommation, ces vieux messieurs sensés vivre dans le dénuement sont équipés des mêmes téléphones portables dernier cri que les nôtres.

Kamphaeng Phet - Wat Sing

Du hall de cérémonie de Wat Sing, il reste quelques colonnades, ainsi qu’un Chedi qui aurait abrité des figures de bouddha, en direction des quatre points cardinaux. Nous découvrons qu’à un siècle de là, ce Chedi était encore recouvert de stucs et de peintures, et que les Bouddhas n’avaient pas encore disparu. Il semble donc que même dans une période très moderne, ces temples vieux de cinq cent ans se soient détériorés rapidement. C’est assez triste pour le patrimoine de la Thaïlande. Qu’en restera-t-il pour nos petits-enfants?

 

Wat Phra Si Iriyabot et son bouddha debout

De l’autre côté de l’allée, on distingue un bouddha, immense, dressé vers le ciel. Je me souviens très bien de cette image qui, il y a trois ans, m’avait coupé le souffle, alors que je l’entrapercevais pour la première fois. C’est le bouddha debout du Wat Phra Si Iriyabot, l’un des édifices les plus grandioses du parc.

Kamphaeng Phet - Wat Phra Si Iriyabot

Du sanctuaire, il reste les bases d’une immense salle de prière (vihara) orientée à l’ouest, en direction d’un Chedi monumental. De ses vestiges, plutôt. Ce sont eux qui abritent cet incroyable –et unique- bouddha debout. Il y a six siècles, le Chedi encore intact comportait quatre niches énormes, et quatre statues de la divinité, debout, assis, couché, et marchant. Au fond des autres écrins vides, on devine encore le contour de leurs silhouettes, dans les nuances de la pierre et à l’usure de la brique. Images émouvantes des cultes anciens qui s’estompent au fil des jours.

 

La majesté massive de Wat Chang Rob

D’un grand coup de voiture, nous nous dirigeons vers le Wat Chang Rob, tout en ouvrant grand les mirettes pour profiter de toutes les ruines sur la route. Il fait chaud. Moins chaud que la dernière fois, où nous étions venus au moment de Songkran, la période la plus chaude de l’année. Mais très chaud quand même. Bertha passe de mains en mains. (Bertha c’est ma grande gourde vert kaki, acquise depuis que j’ai décidé de réduire nos déchets plastiques. En plus d’être énorme et aux couleurs militaires, elle a vaguement une forme d’obus. D’où le nom que nous lui avons choisi.) Nous veillons à ce que les enfants ne se déshydratent pas.

Wat Chang Rob est érigé sur le même modèle que Wat Phra Si Iriyabot. Un vihara et un immense Chedi, côté ouest. La partie supérieure de l’édifice a été détruite. Mais la base qui subsiste est incroyablement décorée de caryatides en forme d’éléphants, qui émergent de la pierre à mi-corps.

Kamphaeng Phet - Wat Chang Rob

En certains endroits, sur les grosses pierres de latérites, les stucs sont admirablement conservés. Ils contrastent, par leur finesse, avec l’aspect massif du corps du sanctuaire.

Kamphaeng Phet - Wat Chang Rob

 

Petits temples confidentiels, perdus dans la verdure

Poursuivant nos flâneries dans le parc historique, nos roues nous mènent à l’entrée de temples mineurs, sans doute rarement visités. Il n’y a d’ailleurs que de vagues chemins de terre pour s’y rendre. Nous hésitons à les emprunter, de peur d’y enliser la voiture.

Nous cherchons des indices du regard. A travers un épais feuillage, nous devinons la sculpture épurée d’un bouddha, à la silhouette sereine et empreinte de dignité. Avec Papa-Tout-Terrain, nous avons tous les deux les yeux qui brillent. Nous nous regardons avant d’éclater de rire. Bien sûr! Nous ne pouvons manquer d’y aller voir! Nous sommes excités comme dans une fête foraine. « Bon, elle va se débrouiller, Titine hein?… Au pire on poussera… » Titine c’est la voiture. (Il semble que nous baptisions volontiers les objets de notre quotidien.) Et Titine s’est est sortie comme un chef!

Kamphaeng Phet - Wat Tao Mor

Nous nous ruons hors de la voiture. Les enfants traînent un peu des pieds. Ils fatiguent. Cri étouffé de Petit-Un: « Oh, il y a encore plus de graines, ici! » Alors que nous allions leur proposer de rester dans le véhicule, les enfants s’égaient en poussant des cris joyeux. Nous les verrons à peine pendant les longs instants qui suivront, et ce sera effectivement leur meilleure récolte du périple!

Kamphaeng Phet - Wat Mha Phi

Wat Tao Mor, Wat Mha Phi, Wat Mondop… Autant de modestes sanctuaires plongés dans la verdure. De petites niches abritant de minuscules silhouettes sacrées. Quelques troncs de bouddhas dans une latérite sombre et rongée par les ans. Les restes de deux bouddhas assis. Le chant des oiseaux. L’odeur et le bruit des feuilles. Notre bonheur pourrait se résumer à un peu de tout cela.

Cela fait déjà trois heures que nous flânons. Les enfants sont encore alertes et joyeux, mais nous savons que nous devons limiter le temps de nos visites.

 

Cérémonies de crémation royale

Nous décidons de terminer notre journée par une traversée plus rapide du second parc historique de Kamphaeng Phet, celui qui se situe au centre-ville. Alors que nous quittons le parc, le garde de l’entrée hésite une seconde et nous fait de grands gestes pour nous arrêter. Il court de direction de la voiture… et nous donne un tas de prospectus du site.

Dans le centre de Kamphaeng Phet, beaucoup de familles thaïes vont et viennent, pour assister aux cérémonies de la crémation royale. Chacun est habillé de noir. Des robes jusqu’aux chevilles, des pantalons et des chemises à manche longues. Tout le monde est sur son trente-et-un, surtout les personnes plus âgées. Beaucoup semblent même sortir de chez le coiffeur, avec des chignons compliqués. A deux pas de là, nous entendons les sons d’un grand rassemblement mémoriel. Partout, les rues sont décorées d’œillets jaunes, à la couleur du feu Roi.

Chiffre du Roi Bhumibol en oeillets jaunes

De ce que nous aurons vu par intermittence à la télévision, les solennités ne ressemblent en rien à un enterrement à l’occidentale. Commencées très tôt le matin, elles dureront jusque tard dans la nuit. En une alternance de prières psalmodiées, de musiques, d’hommages de la part de délégations religieuses, militaires, nationales, régionales, royales, étudiantes… Puis à nouveau des musiques, des danses, des prières.

Avec nos esprits français, je crois que Papa-Tout-Terrain et moi attendions « qu’il se passe quelque chose ». Style la crémation, en tant que telle. Ou un discours. Dans une perspective plus asiatique, il nous a semblé, avec un peu de recul, que ce dernier hommage au Roi Bhumibol était un processus complet, bien plus qu’une cérémonie avec un début et une fin. Nos amis et collègues thaïs, d’ailleurs, se sont rendus aux rassemblements à des heures variées, restant un moment puis repartant, à l’heure où d’autres arrivaient.

 

Les richesses du Wat Phra Kaeo

Le second parc historique est tout aussi désert. Nous retrouvons avec grand plaisir les richesses du sublime Wat Phra Kaeo. Mais il commence à pleuvoir. Et Miss-Trois râle en cherchant le sommeil dans la poussette. Et les garçons montrent de premiers signes de faiblesse. C’est bien normal. Il va nous falloir faire vite… nous nous limiterons à un petit tour de piste, juste pour le plaisir.

Du Wat Phra Kaeo, je garderai surtout deux images extraordinaires. Des éléphants caryatides, à la base d’une stupa plutôt modeste. Si ces statues sont bien moins richement travaillées qu’à Wat Chang Rop, elles sont exactement à hauteur d’homme. La proximité de ces pachydermes vieux de cinq siècles est très émouvante. Ils me semblent presque vivants, avec leur profil massif et leur regard si doux.

Kamphaeng Phet - Wat Phra Kheo

Un peu plus loin, deux bouddhas assis et un bouddha couché se sont, eux aussi, comme arrêtés dans le temps. Ils respirent la droiture et la sérénité.

Kamphaeng Phet - Wat Phra Kheo

En arrière-fond, le Wat Phra That, à l’architecture massive. Nous ne lui feront qu’un petit coucou de la route, en partant, cette fois-ci… Car la pluie a fini par nous surprendre. Nous rejoignons tous la voiture en un galop effréné, désorganisé et joyeux! Le week-end commence vraiment bien!

Kamphaeng Phet - Wat Phra Kheo

 


Les parcs historiques de Kamphaeng Phet en pratique:

  • Coordonnées GPS du parc historique au nord de la ville: 16.506814, 99.519722 Il s’agit de l’entrée qui donne sur le Visitor Center. Faites le détour, car des informations intéressante y sont proposées, en guise d’introduction au site. (Il existe également une entrée sud.)
  • Coordonnées GPS du parc historique du centre-ville: 16.489851, 99.516196
  • L’entrée de chaque site est de 100 THB par personne. Un ticket groupé à 150 THB permet de visiter les deux sites.
  • Ouverts de 6h à 18h, tous les jours.
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10 réflexions sur « Beautés confidentielles de Kamphaeng Phet »

    1. Merci 🙂 Oui, c’est vraiment un tres tres beau parc historique!
      Les graines des enfants etaient toutes petites… grandes comme un ongle d’orteil… mais d’un rouge vif et parfaitement brillant. Vraiment tres jolies! Si j’avais le temps, je chercherais a les faire percer pour en faire des colliers… Faute de temps, je me dis qu’on essayera de les planter, un jour… ca pourrait etre sympa aussi!

    1. Alors tu relieras tout en detail le jour ou vous viendrez visiter la Thailande en famille 🙂 … Merci en tout cas d’etre passee et d’avoir laisse un petit mot! Nous avons visite ces sites deux fois et par deux fois, nous les avons adores… du coup, ca me touche que leur atmosphere te plaise egalement!

    1. Oh! Merci a toi! Tes enfants sont plus petits, encore… Maintenant que notre aine est tres raisonnable et tres interesse par tout ce qu’il decouvre, il aide bien a diffuser une atmosphere studieuse et concentree dans les rangs! Ca va venir aussi chez toi 😉

    1. Merci 🙂 Mais oh la la, j’en serais bien incapable… En revanche je suis ravie de garder cette memoire pour ma famille, et aussi peut-etre, de donner des idees de visites a des voyageurs qui voudraient decouvrir des aspects moins connus de la Thailande 🙂

Un petit commentaire me fait toujours plaisir...