Laques de Birmanie: le hsun ok

« Mamaaaaan! » Je lève les yeux de mon plat de lasagnes, un peu rassurée d’entendre les enfants après de longs moments de silence. Toutes les Mamans du monde savent bien que trop de tranquillité est souvent synonyme d’une bêtise en préparation. Petit-Un pousse Petit-Deux du coude. C’est visiblement lui qui sera en charge de formuler la demande. Sans doute parce qu’il est le plus petit, les enfants ont dû estimer qu’il aurait plus de chances de succès.

« Maman, on peut prendre ton gâteau d’anniversaire dans la chambre? » Quatre petits yeux me dardent, implorants. Ce n’est pas mon anniversaire et je n’ai pas fait de gâteau. De quoi parlent-ils? Bien à son rôle, Petit-Deux me prend par la main et me conduit sur les lieux du crime. « Aghhh! Ce n’est pas du tout du tout un gâteau d’anniversaire! » Deuxième « Aghhh! », plus sonore, quand je vois les boulettes de pâtes à modeler déjà apprêtées, pour décorer le « gâteau »…

« Qu’est-ce que c’est, alors, si ce n’est pas un gâteau d’anniversaire? », poursuit Petit-Deux, tenace. J’essaie de rassembler mes souvenirs. Il s’agit d’un contenant de laque, provenant de Birmanie. Papa-Tout-Terrain l’avait déniché dans une petite échoppe du sud de Pattaya, qui importe des meubles de Bali et du Myanmar, et que nous fréquentons régulièrement. Ce jour-là, rien n’avait retenu notre attention. Le vendeur, déçu, nous avait alors introduits dans sa réserve, une pièce sombre et biscornue, pleine de bric-à-brac et de moustiques, et dans laquelle on ne pouvait s’orienter qu’à la lampe de poche. Tout y était bien trop fragile pour nos éléphants de garçons, qui avaient alors été installés en arrière-boutique, sur le lit du vendeur, et devant un dessin anime de chats.

Hsun ok

Nous avions questionné le commerçant sur les origines et la destination de cette grosse boite articulée en deux éléments, et dont la forme nous intriguait. Il s’agissait semble-t-il d’un cadeau de mariage traditionnel, et qui était ensuite utilisé, dans les familles birmanes, pour porter aux temples des offrandes de riz et des fruits. Ces énormes réceptacles étaient transportés sur la tête. Celui-ci –de fabrication récente- provenait sans doute de la région de Bagan, centre historique du travail de la laque, dans le pays.

Notre interlocuteur est ensuite revenu sur le travail de la laque. Arrivées de Chine autour du seizième siècle, les techniques de laquage se sont progressivement implantées dans l’industrie birmane, jusqu’à devenir un pilier de ses arts traditionnels. Au début du vingtième siècle, la laque était non seulement utilisée pour la réalisation de contenants pour les offrandes religieuses, mais aussi pour certaines vaisselles du quotidien.

Hsun ok

« Il faut souvent près de six mois pour la confection d’un objet laqué« , a ajouté notre interlocuteur. On façonne d’abord une base de bambou, à laquelle on confère la forme voulue. Nous le confirmons en soupesant l’objet: il est étonnamment léger. L’artisan étale ensuite une première couche d’une pâte de résine d’arbre et de sable. La matériau d’origine est plutôt orangé, mais foncera au séchage, pour devenir rouge ou noir. On laisse sécher une dizaine de jours avant d’appliquer une seconde couche, qui doit à son tour sécher, ainsi de suite jusqu’ à atteindre sept à douze couches, selon la qualité de l’objet.

Toutes les couches sont appliquées à la main, pour plus de précision et de finesse. Les dernières couches sont recouvertes d’une pâte plus fine, à base de cendres et de résine, cette fois ci. Les décorations sont ensuite gravées à la main, avant le passage d’une dernière couche de protection, transparente.

Hsun ok

« Ça ne vaut pas grand-chose », conclut le commerçant en haussant les épaules, « on en trouve partout… » Il nous en propose un bon prix que nous acceptons. Nous ne connaissons pas la valeur de l’objet mais en apprécions sa finesse. Satisfait d’avoir tout de même fait affaire, notre vendeur lustre l’objet au cirage transparent avant de nous le remettre. Depuis lors, il trône au centre de la table de notre salle à manger… et nous ignorions que depuis lors, les enfants le prenaient pour un gâteau d’anniversaire.

Fouiller dans mes souvenirs a aiguisé ma curiosité. Quelques recherches Google plus tard, je découvre que ce type de vaisselle est un classique de l’artisanat birman, et que l’objet se nomme hsun ok. De la forme d’un large stupa (édifice religieux bouddhiste), le hsun ok servait de contenant pour les offrandes religieuses, mais aussi de récipient à la table des familles royales. Sa forme semble très codifiée: une large base qui se resserre un en pied de colonnettes, puis s’évase à nouveau pour former une large panse destinée aux offrandes. Le couvercle enfin s’élève en un ou plusieurs bulbes décoratifs, surplombés d’élégantes moulures tournées.

Hsun ok

Mes explications culturelles et techniques ont d’abord intéressé les garçons… puis nettement moins à partir du moment où ils ont compris qu’ils n’auraient pas l’autorisation de décorer notre hsun ok de pâte à modeler, de toute façon. On a finalement ressorti la base « gâteau » en plastique de Play-Doh, cadeau des Grands-Parents-Tout-Terrain. Au moment où je vous écris, l’entreprise artistique des enfants est d’ailleurs en bonne voie: boulettes et boudins multicolores constellent désormais les différents étages de leur pâtisserie…

Hsun ok

… De retour à mes lasagnes, je me prends à rêver d’une expédition prochaine en Birmanie, à la découverte des fabriques de laque de Bagan…

Hsun ok

 

 

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