Les sentiers de la gloire – souvenirs de Chine

Les sentiers de la gloire

C’était l’époque où je venais d’arriver en Chine. J’avais juste vingt-et-un ans.

Devant toute la classe, la prof d’expression orale, le kouyu, m’avait demandé de rester lui parler, à la fin du cours. Je ne comprenais pas grand-chose à l’école. Presque rien, pour être exacte. Je ne comprenais tellement rien, d’ailleurs, que j’avais dit oui sans comprendre, au cinquième coup. Les copains m’avaient réexpliqué discrètement, par derrière.

Pendant toute l’heure de cours, je n’en n’avais pas mené large…

J’étais la plus nulle de la classe. A ma décharge, j’étais également celle qui avait le moins d’heures de chinois au compteur. La seule non asiatique du groupe, aussi. Et sans conteste, celle qui bossait le plus. Mais j’étais la plus nulle quand même.

J’essayais d’écouter tout le temps, mais il y avait tellement de mots nouveaux que mon esprit finissait toujours pas s’égarer. Je me retrouvais à rêvasser, le regard planté sur les biceps de Shandy, un Indonésien type Boys Band avec une mèche sur l’œil, de gros muscles et des tas de tatouages.

Ce jour-là encore, la prof de kouyu m’avait fait me lever devant toute la classe pour m’exercer au quatrième ton. Je n’y arrivais pas. Sur aucun mot. Une ou deux fois, elle s’était enflammée. « C’est bon, tu l’as! Re-dis le pour voir… » Mais déjà je n’y arrivais plus. C’était juste le fruit du hasard ou de son imagination bienveillante. D’ailleurs, je n’entendais même pas la différence. Ce maudit quatrième ton…

J’ai attendu sagement que tous les élèves aient quitté la classe. J’avais très peur de me faire disputer. Mon cas était irrécupérable. Surtout avec le quatrième ton. Alors je préférais être seule face à la prof. Pourvu que j’arrive à la comprendre, au moins… sauver les meubles, quoi…

La prof n’était pas beaucoup plus âgée que moi.

Nous nous sommes retrouvées seule à seule, et paradoxalement, c’est elle qui avait l’air drôlement impressionnée. Elle s’est mise à me parler très vite, en chuchotant presque, et je n’ai rien compris du tout. J’ai fait un pauvre sourire, et je lui ai dit que désolée, mon chinois était vraiment très mauvais.

Elle a soupiré. Ca allait prendre du temps. Elle m’a dit que j’étais très jolie. Ah, ça y est, c’est bon, j’avais capté un truc. Je suivais… Et après, elle est a nouveau repartie à tout allure et je n’ai plus rien compris.

Une bonne demi-heure plus tard, je sortais finalement de la salle de classe, les jambes un peu tremblantes. Que diable allais-je donc faire dans cette galère? D’après les bribes confuses que j’avais réussi à attraper, ma prof avait des amis qui faisaient du cinéma. Il fallait que j’aille tourner dans leur film. Là, toute de suite. Je serrais entre mes doigts une petite boule de papier avec l’adresse. Je devais trouver un taxi pour m’y conduire. On m’attendait.

Les sentiers de la gloire

J’ai pris mon taxi. Au terme d’une heure de course, la voiture m’a laissée au pied d’un vieil immeuble, de style communiste, noirci par la pollution et par les ans. Il n’y avait aucun panneau, rien. Ca ne ressemblait pas à des studios de cinéma. Vous êtes sûr que c’est ici? Le chauffeur de taxi a chaussé des lunettes de myope, regardé à nouveau mon papier, de près puis de loin. L’a comparé avec le nom de la rue et le numéro du bâtiment. C’était bien là. Il m’a indiqué comment trouver mon chemin à l’intérieur. Tout était sur ce papier que je ne savais pas lire.

Je me suis engouffrée sur les sentiers de la gloire …

L’on m’a introduite dans un appartement exigu, effectivement transformé en minuscule studio de cinéma. La première salle était une loge. Deux filles chinoises étaient en train de s’y maquiller très généreusement. Elles étaient rudement jolies. Enfin pour la tête, je ne sais plus. Mais elles avaient des jambes longues, longues. Des lignes parfaites. Et pas trop de courbes. Elles avaient l’air de savoir ce qu’elles faisaient. Je me suis sentie petite et grosse. Mais qu’est ce que je faisais là?

Une assistante est venue à moi, un bloc note sous le bras. « Mais vous êtes qui? » Oh, Dieu soit loué… elle parlait anglais! « Qui vous envoie? » « Euh… ma prof de kouyu… » « Et elle s’appelle comment? »… Je réfléchis, je réfléchis… Impossible de m’en souvenir!… « Bon, c’est pas grave, vous êtes là, c’est le principal. On regarde d’abord ces deux filles. Après c’est à vous. Habillez-vous et maquillez-vous. » Puis elle a disparu.

Les sentiers de la gloire

Le costume que je devais enfiler consistait en une petite culotte blanche miniature, un bandeau assorti, pour cacher la poitrine, et une paire de baskets immaculées. La petite culotte était vraiment petite: j’ai pris le parti de la mettre par-dessus la mienne. Elle y était au moins. Pour le bandeau, en revanche, il y avait un souci. Je dépassais par-dessus et par-dessous. Il fallait être réaliste. La physique a ses limites. Quant aux baskets en 36 chinois, je ne pouvais pas y mettre le pied en entier.

J’ai attendu que la dame revienne.

« Eh bien, vous ne vous êtes pas habillée? » « Euh si, mais je crois que je n’ai pas la bonne taille de seins… » « Vous ne pouvez pas essayer, quand même? » Si elle y tenait. Je lui ai explosé la couture, puis rendu avec de plates excuses. « Vous voulez que je fasse pareil pour les chaussures? » « Non, non, ça va aller… Bon, gardez votre soutien gorge et restez pieds nus, alors… »

« Vous ne vous êtes pas maquillée? » « Maquillée? Ah oui, pardieu oui, bien sûr, maquillée… Ben non, tenez, je pense que ca va aller comme ça… » Comme si je me trimballais au cours de kouyu avec du maquillage… Bref…

Elle m’a envoyée, un peu désabusée, dans la deuxième salle, qui était toute noire, avec des ronds au sol et de grosses cameras partout. Je ne savais toujours pas pourquoi on allait m’auditionner. Je n’avais pas pensé à demander non plus, d’ailleurs. A moins que ce ne soit un vrai film? Directement?

On m’a braqué de gros spots plein les yeux.

Bon, maintenant, présentez-vous. « En quelle langue? » « Mmm, c’est vous qui choisissez… » En même temps, ils ne parlaient pas français et moi pas chinois. C’était bien la peine de poser la question. De toute façon, je ne suis jamais très loquace au premier abord, et c’était bien pire il y a quinze ans. « Bonjour! Je m’appelle Bailan. Je suis française. » « C’est tout? » « Ben oui. Vous voulez savoir autre chose?… » « Mmm, ça va aller comme ça … »

« Alors maintenant, vous allez faire semblant de vous mettre de la crème sur le visage…

… et montrez bien au spectateur combien cette crème est agréable!… » J’appelle mentalement l’image depuis ma salle de bains. Je ne suis pas très cosmétique, alors pour aller plus vite, j’ai l’habitude d’étaler la crème sur toute la surface des mains, avant de me l’écraser sur la face en faisant « pfrrrrr » avec les joues. Ca ne ressemble pas trop à ce qu’on voit dans les pubs. J’en rigole toute seule, dans ma tête. Je me concentre. C’est pour ma prof de kouyu, tout de même. D’autant qu’elle ne m’a même pas disputée, finalement. Je fais de mon mieux. Je ne me sens pas convaincante du tout du tout. Au moins, grâce aux projecteurs, je ne vois pas la tête de ceux qui m’observent. Ca vaut mieux comme ça…

Les sentiers de la gloire

« Maintenant vous allez faire comme si vous vous mettiez de la crème sur les bras et les jambes. C’est une crème légère et douce… et après vous faites un tour sur vous-même. » Je me crème illico, et fais mon petit tour, au milieu du rond dessiné à mes pieds. J’entends un cri derrière les spots. « Non! Ca n’est pas ça du tout! Recommencez! » Euh… Bon. Je me re-crème. Et je recommence mon tour à l’extérieur du cercle cette fois-ci.

Nouvelle exclamation.

Une jeune femme n’y tient plus, sort de derrière les fils et vient me montrer. Elle se met de la crème et tourne en rond. Waw! On dirait qu’elle est dans une vraie pub! Ca a l’air si plaisant! Et même si ça n’a aucun sens de tourner en rond après, ça a juste l’air naturel! Bon, ben maintenant je sais que c’est possible. Dernière prise pour moi. Petit simulacre de plaisir cosmétique. Je dois ressembler à un canard qui s’épile…. D’abord je déteste me mettre de la crème: c’est collant, la crème. Et puis, vous savez, c’était surtout pour ma prof de kouyu, hein…

Curieusement, ils ne m’ont jamais rappelée…

 

Note: En 2005, les Occidentaux étaient souvent recherchés pour leur physique, en Chine. Ce bout d’essai n’était pas une blague. Par la suite, plusieurs de mes amis ont régulièrement figuré dans des pubs, des séries et des films. Une de mes connaissances est même devenue mannequin et a participé à pas mal de défilés, durant l’année universitaire. Moi, je suis retournée apprendre mes caractères. C’était plus sage, et plus en adéquation avec mes aspirations. Je n’ai hélas jamais réussi à prononcer mon quatrième ton.

 

Les sentiers de la gloire

Souvenir de la vraie émeute dont nous avons été a l’origine, lors de notre séance photo de mariage, à Shanghai

 

Partagez l'article... Share on Facebook0Share on Google+0Tweet about this on TwitterEmail this to someone

31 réflexions sur « Les sentiers de la gloire – souvenirs de Chine »

    1. Oh! Je suis ravie que nos peintures te plaisent! On les a degottees dans un petit marche avec mon mari, il y a presque dix ans. On n’a presque rien sur de l’artiste: une femme, qui s’appelle Rong, et qui etait « professeur de peinture » de l’homme qui nous a vendu ces toiles. On passe beaucoup de temps avec mon mari a rechercher des oeuvres locales qui nous plaisent. Notre maison finirait presque par ressembler a un magasin d’antiquaire!

      1. ici on a théoriquement arrêté d’acheter des peintures… En pratique y’a ce tableau d’un peintre Brestois/Malouin que j’aime beaucoup et qui va parfaitement faire le pendant ce celui qu’on lui a déjà acheté l’an dernier….
        Pour mon Noel, je pense faire encadrer les deux et leur faire une belle place 😉
        OUi, j’aime beaucoup cette série de tableau que tu as mise. j’aime le mouvement qu’on y sent

      2. Ah oui, je connais le probleme… Nous aussi on se dit souvent que c’est fini, on arrete… mais on n’arrive pas 😀 On va pouvoir ouvrir un musee a notre retraite! Du coup tu m’intrigues… Peux tu m’en dire plus sur ton diptyque?

      3. pour le moment je n’en ai qu’un à la maison. l’autre est resté à St Malo jusqu’aux prochaines vacances.
        L’un représente la plage avec les gens, l’autre la mer avec les baigneurs 🙂

    1. C’etait la Chine, pas la France… Surtout au debut des annees 2000, les etrangers y etaient entoures d’une sorte de cocon protecteur. Il etait inimaginable qu’une prof m’envoie dans un endroit dangereux. En revanche ca ne m’a pas protegee d’une honte eternelle quand je repense a cette histoire 😉

  1. Quelle aventure! Pour le coup tu t’en souviendras et j’espère que ta prof de kouyu a été sympa avec toi par la suite 😉 Je crois que j’aurais bien eu peur et que je ne serais pas resté à ta place… lol

    1. Paradoxalement, je n’ai aucun autre souvenir de ma prof de kouyu, en dehors de cette aventure… Il faut dire que je ne brillait pas tellement en la matiere 😉
      En tout cas, si l’episode etait bizarre et que je me suis sentie un peu bete, le contexte et l’environnement etaient assez securisant pour que je ne me sois sentie en danger a aucun moment… Dans le cas contraire, je ne serais evidemment pas restee 🙂

  2. Magnifique cette heure de gloire, quand je pense que vous avez failli devenir l’égérie de L’Oréal à Shanghai, la vie tient à peu de choses.
    Quant aux tons, moi c’est surtout le deuxième qui me fait suer sang et eau (mais il faut dire que j’ai eu des enfants avant de commencer le chinois, du coup pour le quatrième ton je m’imagine en train de leur dire pour la 5ème fois d’aller se laver les dents et je l’ai du premier coup 🙂 C’est mon petit côté garde-chiourme…).

    1. J’ai essaye le quatrieme ton sur Petit-Deux qui voulait un sucette au petit dejeuner… Eh bien ca a marche du tonnerre de Zeus! Je crois que j’ai eu mon quatrieme ton… et Petit-Deux m’a meme avoue qu’il avait eu peur! Champagne!

  3. Waow ! Tu as finalement embrassé une autre carrière mais je pense que si tu étais devenue une star du cinéma chinois, nous n’aurions pas eu le bonheur de te connaitre à travers ce blog. Ç’aurait été dommage pour nous ! Quoi qu’il en soit, ça a dû être une sacrée expérience 😉

    1. Merci pour ce gentil compliment! C’est vrai que c’etait une drole d’experience… Mais finalement, tant qu’on ne se met pas en danger, je crois que toutes les experiences sont bonnes a prendre, surtout lorsqu’on visite un pays etranger 🙂

    1. Merci du compliment, mais heureusement non, cela ne ressemblait pas du tout a un get-apens, et je ne me suis a aucun moment sentie en danger. C’est difficile a expliquer, mais la Chine qui s’ouvrait tout juste alors prenait hyper soin de ses etrangers. On n’avait pas le droit d’aller partout, mais la ou on allait, les Chinois faisaient tres attention a ce qu’il ne nous arrive rien… a fortiori en etant envoyee par une enseignante, j’etais certaine qu’il n’y avait pas de risque, et mes copains savaient aussi ou j’allais… Non, je me suis souvent retrouvee dans des situations ubuesques, en Chine, mais pas des situations dangereuses 🙂

    1. Oh pitie non… si on a le plaisir de se rencontrer un jour, je t’en supplie, ne me demande pas d’autographe… je crois que je rentrerais sous terre. Je ne me suis pas sentie tres intelligente devant ces cameras, et j’ai meme mis des annees a oser raconter cet episode a mon mari 🙂 !

  4. Tu as l’art de tenir tes lecteurs en suspens … Et je te trouve bien courageuse d’y être allée comme ça sans comprendre la langue ni savoir ce qu’on voulait de toi… je me serai fait un millions de films et serais partie en courant!!

    1. Oh merci 🙂 Je m’amuse toujours enormement a relater les decouvertes etonnantes de ma premiere annee de Chine!
      Quant aux risques potentiels de la situation, ils etaient objectivement tres limites. Surtout a cette epoque, la Chine faisait enormement attention a ses etrangers, et ma prof aurait risque tres gros a me mettre dans une situation inconfortable.

  5. Ahahah ! Non mais c’est mythique ! Merci, j’aime tellement tes petites anecdotes à mourir de rire ! Je me marre dans mon bureau et mes collègues doivent me prendre pour une folle….
    En tout cas, bravo pour ce bout d’essai : même si ça n’a pas fait de toi la révélation de l’année, c’est une expérience qui vaut le détour ! 😀

    1. J’adore cette image de toi en train de rigoler au bureau 🙂 Merci, tu m’as fait super plaisir 🙂
      Dire que je n’etais pas la revelation de l’annee est un euphemisme, mais ca me fera au moins une jolie histoire a raconter a mes petits enfants 😉

    1. Oui, c’est une bien drole d’histoire, et le decalage entre tous ces gens a fond et moi qui venais en touriste etait vraiment surrealiste 😉 Heureusement, tout le monde a ete plutot sympa avec moi, tout de meme, vu mon niveau d’impreparation!

    1. Le quatrieme ton est une facon de prononcer les syllabes avec un accent bref et descendant. Si on n’emploie pas le bon ton, cela peut vouloir dire quelque chose de tres different. Heureusement, avec le contexte, les gens me comprennent tout de meme, la plupart du temps 🙂
      Et non, ce n’etait pas du tout pour un autre genre de film… je serais partie en courant 😉

Un petit commentaire me fait toujours plaisir...