Une naissance mouvementée en Thaïlande

Deux jours avant la naissance de Miss-Trois, je suis entrée dans la phase terminale de la grossesse, celle où l’on sait avec une certitude absolue que jamais l’on n’accouchera. Que l’on restera enceinte pour toujours. Que de toute façon ce bébé ne veut pas naître. Et vivra jusqu’à son adolescence dans mon utérus. Au moins. Bref, que dans quinze ans j’en serais encore au même point: enceinte.

 

Aux grands maux les grands remèdes

J’étais alors terriblement angoissée. Et angoissante. J’infligeais à Papa-Tout-Terrain des ascenseurs émotionnels permanents. « Je suis sûre que j’ai perdu les eaux… » « Bah non en fait laisse tomber, c’est Petit-Deux qui m’a bavé son jus d’orange dessus. » « Je crois qu’elle ne n’aime pas et c’est pour ca qu’elle veut pas naître. » « Tu crois qu’elle bouge comme il faut? On peut la réveiller pour être sûrs qu’elle bouge comme il faut? »

C’est dans ces moments, d’ailleurs, que cinq ans plus tôt, Petit-Un-qui-ne-voulait-pas-naître-non-plus avait hérité d’un surnom toujours en usage parmi nous: « sac à main ». A environ cinq heures du matin et en pleine crise d’angoisse insomniaque, j’avais maugréé qu’il n’arriverait jamais ce « sale gamin ». Tiré brusquement de son sommeil, Papa-Tout-Terrain m’avait mollement regardée: « Sac a main? »… L’appellation subsiste aujourd’hui, pour qualifier les petits coquins du quotidien.

Quand j’en arrive à ces extrémités, il est temps de passer aux grands moyens. A Shanghai je montais mes trente-six étages. Faute de verticalité, ici, j’ai fait des tours de quartier. Ventre à terre. Mon exaltation était à son comble. Dissimulée derrière un immense chapeau et d’énormes lunettes de soleil, j’ai sillonné les allées de la résidence avec toute la vitesse que me conféraient mes jambes boudinées. Aux vues de la taille de mon ventre, je pense avoir été reconnue, mais les voisines ont eu la gentillesse de ne pas me héler en ces moments pénibles.

Quelques mètres en retrait me suivait un étrange cortège. Inquiet que je ne me trouve mal sous la chaleur écrasante du mois d’août, Papa-Tout-Terrain –qui mérite bien son auréole- avait entrepris de me suivre en voiture, m’approvisionnant en eau, en encouragements et en mots tendres. Tout en gardant un œil attentif sur nos deux aînés qui siestaient à l’arrière. (Cet homme est une perle.)

 

 

Dernieres balades avant la naissance - Copy

Faux départ…

J’ai parcouru pas mal de kilomètres. Transpiré pas mal de litres. Et aussi fait pas mal d’heures d’escaliers à la maison, surtout au milieu de la nuit… et les contractions sont finalement venues. Toutes les cinq minutes. Plusieurs heures. Elles faisaient mal juste comme il faut. Parfait! Nous avons appelé la nounou pour garder les grands, vérifié qu’il y avait bien Top Gear sur l’ordinateur, et tranquillement pris le chemin de Bangkok.

C’était le milieu de la soirée. La circulation était plutôt fluide. Nous sommes passés tout juste derrière un orage énorme, qui avait laissé de belles flaques qui faisaient « pchhhff, pchhhff » sur le bord de l’autoroute. La situation était sous contrôle. Nous avons mis la radio, compté les contractions, et roulé tranquillement, sans nous presser. Nous étions heureux. Au terme de près de deux heures de route, nous avons atteint l’hôpital.

Et là, plus de contractions. Pas même une seule. « Vous êtes sûre que c’était des contractions? » Ben oui, c’est mon troisième, quand même. Je vous jure que c’est pas une blague. Monitoring et tout le tintouin. C’est le calme plat. La sage-femme vient me voir très embêtée. « Je suis très désolée, mais vous n’êtes pas en train d’accoucher, Madame. Rien d’ailleurs ne laisse supposer que vous pourriez accoucher à court terme. Mais si vous voulez vous pouvez peut être revenir un autre jour. »

Je triomphais! Je le savais. C’était sûr! Je vous le disais bien. Je n’accoucherais jamais. Et dans dix ans je serais toujours comme ça!

Du coup on est rentrés chez nous. Toujours pas de contractions. On a dit désolé à la nounou. La naissance, c’est pas pour aujourd’hui. Et puis on s’est couchés. Il était deux heures du matin.

 

Nouveau départ

Deux heures cinq. Dans mon ventre, la puce bouge dans tous les sens. Je me relève d’un bond. « En fait il va falloir y aller, finalement. » « Mmmmm » répond Papa-Tout-Terrain qui possède l’extraordinaire faculté de s’endormir en deux secondes. « J’ai perdu les eaux. » Tout de suite, ça l’a bien réveillé.

On est repartis à bride abattue, sous le regard dubitatif de la nounou qui avait l’air de se demander si cette fois serait la bonne. Le trajet n’a duré qu’une heure vingt-neuf. Papa-Tout-Terrain a foncé. Je m’en souviens très bien car j’ai gardé les yeux rivés sur l’horloge, tout du long. Ca commençait à devenir douloureux et j’avais drôlement hâte d’arriver.

Le vigile de l’entrée de l’hôpital s’était un peu assoupi. Pour accélérer, Papa-Tout-Terrain me charge sur un fauteuil roulant et, vif comme le vent, me pousse vers la maternité, pendant que le vigile réveillé en sursaut nous court derrière avec de grands gestes de bras. La sage femme nous accueille avec étonnement. « Mais, vous n’êtes pas en train d’accoucher… » Maintenant si. Je me jette sur un lit. Trois blouses vertes s’approchent de moi pour m’examiner.

« Ca pousse », je dis. Les blouses vertes se mettent à voleter partout dans la pièce. Rien n’est prêt. « Ca pousse vraiment. » Les blouses reviennent à toute allure. Là je me rappelle qu’on a oublié de mettre Top Gear. (J’ai un sens exceptionnel des priorités dans les situations d’urgence.) Trop tard. Quelques minutes après, Miss-Trois est dans mes bras. Elle est née très en forme, et heureusement très rapidement, car elle avait trois tours et demi de cordon autour du cou. Enfin, je la serre fort dans mes bras. Je serre fort la main de Papa-Tout-Terrain. Nous sommes cinq à présent.

 

Tracas

Par malchance, mon utérus a décidé de faire le malin quelques minutes plus tard et de faire une hémorragie. Nouveau papillonnement des blouses vertes. On me prend mon bébé. Papa-Tout-Terrain est tout blanc. Il me dit de ne pas fermer les yeux.

Je pense très fort à Petit-Deux, à qui j’ai promis de rentrer au plus vite. Il a besoin de moi pour dormir.

On est têtus dans la famille. On ne va pas se laisser faire par une petite hémorragie. Petit-Deux est si obstiné qu’il a réussi à réparer un ascenseur en panne par la seule force de la volonté. Petit-Un est drôlement entêté lui aussi. Il y a quelques mois, il a arrêté d’utiliser sa sucette sacrée tout d’un coup, le jour où il a décidé de l’offrir en cadeau au bébé à venir.

Et avec Papa-Tout-Terrain, à nous deux, on est sacrément coriaces! Combien de fois a-t-on gravi main dans la main, nos trente-six étages pour accoucher? Et la poussière qu’on a bouffée ensemble, à moto, sur les routes du Cambodge? Et ces nuits d’insomnies à veiller les enfants ou à refaire le monde, qu’on voudrait juste un tout petit peu meilleur?… On est têtus chez nous. Alors je garde les yeux bien ouverts, et me perds dans le regard de mon amoureux.

 

Le bon choix

Mon médecin a été exactement comme nous l’attendions: formidable et très humaine. Elle a réagi très vite, m’a colmatée nickel puis transfusée.

Papa-Tout-Terrain a enfin semblé un peu rassuré. Il a fait des allers-retours vers la pouponnière pour câliner Miss-Trois et la prendre en photo pour moi. J’ai réalisé que je ne l’ai pas encore vue. Je l’avais serrée si fort contre moi que je ne l’avais pas regardée. Elle était belle. Elle ressemblait à ma sœur. (Coucou sœurette!)

L’équipe de puériculture a été parfaite. Les dames ont réchauffé, habillé, emmailloté et bercé notre princesse. Je voulais l’allaiter. Elles l’ont fait attendre sans biberon. Et aucun soin ne lui a été dispensé, tant que nous étions empêchés d’être auprès d’elle. Elles l’ont juste câlinée. Visiblement très bien, d’ailleurs. Car j’ai été étonnée de la sérénité de Miss-Trois, quand j’ai enfin pu la revoir, après plusieurs heures qui m’ont semblées des siècles.

Alors certes, on a fait des kilomètres pour la naissance de notre puce, mais avec du recul, on ne regrette rien, parce qu’on avait une confiance absolue dans les médecins et les équipes soignantes qui nous ont assistés. Et qu’ils ont été extraordinaires avec nous.

 

Séjour « bien être » à l’hôpital cinq étoiles

Papa-Tout-Terrain et moi, on est tout de suite tombés follement amoureux de Miss-Trois. Elle avait de grands yeux de velours, qui regardaient le monde avec curiosité. C’était les miens. De son Papa, elle avait hérite d’une douceur infinie. Et de mignons cheveux en porc-épic, qui lui ont valu le surnom de Princesse-Punk. (Coucou et merci à l’auteure de l’appellation!)

Le séjour à l’hôpital a été une succession de jolis instants magiques. Nous avons passé des heures à nous émerveiller devant notre puce. Nous avons regardé quelques films en entier sans être interrompus. Ca fait cinq ans que ça ne nous était pas arrivé, et ça ne reviendra sans doute pas avant cinq ans.

Nous avons été gâtés et choyés, par un personnel aux petits soins qui n’arrêtait pas de nous apporter de la tisane de gingembre. J’étais aux anges car j’adore! J’ai appris par la suite que c’était pour aider l’utérus à reprendre sa taille normale. Mais je ne sais pas pourquoi ils en servaient aussi à Papa-Tout-Terrain, qui n’a pas d’utérus, lui.

Cerise sur le gâteau, durant nos deux jours en pension cinq étoiles, nous n’avons pas changé une seule couche! Car cela fait partie du service. Il suffit de biper pour qu’une puéricultrice apparaisse par magie et change le bébé pour nous! Pour notre aîné, en Chine, nous avions mis un point d’honneur à nous débrouiller tous seuls. Vous comprenez, la magie du méconium et tout et tout… Avec Miss-Trois, en revanche, on connaissait la chanson: une couche de moins c’est une couche de moins. C’est toujours une couche de gagnée! Du coup, on a laissé tomber les pipis pour se concentrer sur les câlins. Et ce n’était pas désagréable!

 

Retour parmi les nôtres

Au lendemain de l’accouchement, vers la fin de la journée, nous avons finalement obtenu l’autorisation de rentrer chez nous. Nous avions promis aux garçons que nous serions aussi brefs de possible, et, si agréable qu’ait été le séjour à l’hôpital, c’est en famille que nous avions besoin de nous retrouver.

 

 

Si vous avez loupé les articles précédents de la série, vous pouvez les retrouver ici:

Partagez l'article... Share on Facebook0Share on Google+0Tweet about this on TwitterEmail this to someone

32 réflexions sur « Une naissance mouvementée en Thaïlande »

  1. Ton récit est très émouvant, on sent à tes mots et on voit sur ton visage à quel point cette petite Miss 3 est aimée ! Je te trouve courageuse (les longues balades sous la chaleur, 2h de route, quand même !) et votre petite tribu me semble être un vrai cocon de bonheur ! Bon week-end et au plaisir de continuer à te lire.

    1. Merci pour tes gentils mots 🙂
      Nous sommes effectivement tous tres solidaires. (Et Bisounours peut-etre?…) … mais ca aide bien pour les moments durs, surtout quand on est a l’etranger… J’imagine que tu connais bien ca, aussi 🙂

    1. Merci 🙂 Oui, c’etait une belle aventure… J’etais tellement paniquee qu’on m’impose une cesarienne alors que tout allait bien que porportionnellement, l’eloignement de l’hopital m’a moins inquietee.

  2. Très chouette article! Malheureusement, je n’ai jamais vécu cette phase terminale de la grossesse… Mes trois accouchements ont eu lieu avant terme. Mais être loin de la famille (élargie, on s’entend) après un accouchement difficile, j’ai trouvé ça particulièrement lourd… Je suis heureuse de lire que les choses se sont bien déroulées pour vous malgré tout. 🙂

    1. C’est vrai qu’il n’est deja pas facile d’etre loin de la famille pour des moments forts comme la naissance d’un enfant… alors quand l’accouchement et les premiers temps sont difficiles comme ceux que tu as connu, j’imagine combien les proches peuvent manquer…

  3. Oh ben oui moi aussi je toute chamboulée par ce récit d’accouchement. Visiblement mes hormones ne sont pas encore redescendues, c’est assez pénible d’ailleurs cette incontinence lacrimale. Bises à Princesse-Punk 😉

    1. Merci! J’ai transmis les bises a l’interessee, qui a eu l’air fort satisfait!
      Il m’a fallu pres de huit mois pour reussir a coucher ce recit sur le papier (sur le clavier?). Faut-il considerer que c’est la duree necessaire a ce que les hormones redescendent?…

  4. Et bien dis donc quelle aventure ! 2h pour rallier la mat’, fallait pas trop traîner quand même…
    Ils sont sympa de changer les couches 😉 par contre le séjour est court, ça doit être chaud quand c’est ton 1er !

    ps : c’est chouette de voir ton visage, je crois que je ne l’avais jamais vu ! vous êtes toutes belles avec miss 3 !

    Bisous

    1. En fait le séjour était court par choix. Avant l’accouchement on choisit le package qu’on veut, et qui comprend un certain nombre de nuits. Si tout s’était passé normalement je pense que nous aurions même pu rentrer plus tôt. Pour le premier, nous avions choisi de rester trois jours, car personne ne nous attendait à la maison 🙂
      Merci pour ton gentil compliment 🙂 J’hésite souvent à mettre ma tête mais je trouve que c’est aussi un moyen sympa de « lier connaissance ».

  5. Toutes mes felicitations! C’ est une belle fille! Ici, il s’est trouvé que miss 2 avait la jeunesse très forte et à du rester 1 jour de plus,à l’hôpital pour 36 heures de rayons UV. Je sentais que ça n’en finissait pas. Ils alors trouvé que nous avions le droit de sortir, mais pas le bébé… enfin après le 3 ème jour nous sommes rentrés à la maison, mais il fallait regarder cette jeunesse journalierement à coup de prise du sang. La pauvreté avais le pied tous bleu! Ça faisait de la peine. Au bout de 7 jours, ça jeunesse s’est enfin normalisé. La docteur, pense que c’est liée au fait que mon sang et celui du bébé n’étaient pas du même type. Heureusement, la pédiatre n’est que à 10 min de la maison.

    Autre concept et celle de se reposer. Jamais je n’ai réussi à le faire dans les hôpitaux ici. Bienveillant des soins medicaux, l’infirmière de la maman, Celle du bébé, le Dr de maman, la dediatre, et autre personne décident toujours de venir vous voir jour et nuit à toutes heures et surtout pas en même temps. Ce qui fait que l’on dort que quelques heures à la fois. Il y avait une infirmière qui coulait le donner le vaccin contre la grippe a 4 heure du matin! La je me suis un peu fâché, à non madame, la nuit c’est pour dormir!

    Pour miss 1, nous avons eu des difficultés également juste après la naissance. Du fait que j’ai eu le diabète pendant la grossesse, la pupuce souffrais de taux de sucre trop bas et ne mangeais pas assez. Donc, pareil, passage chez la pédiatre tous les jours après la naissance. Le test de glucose, ne demande peux de sang à comparer à celui de la jaunisse! Tout c’est mis dans l’ordre 10 jours après la naissance.

    1. Tu as raison. On n’est jamais si bien qu’à la maison pour se reposer et se retrouver en famille.
      Les premiers jours de tes filles n’ont pas eu l’air facile cependant. Heureusement que vous avez eu l’air d’avoir été bien entourés par des équipes médicales compétentes:-)

  6. Sacrée aventure! J’en ai eu les larmes aux yeux!… M’enfin je suis sensible en ce moment… les hormones peut être^^

  7. Ah, la petite farceuse
    Bon, moins cool le coup de l’hémorragie, il paraît que ça arrive quand l’accouchement est trop rapide … c’est pour ça que la sage femme s’est jeté sur moi, à peine LutinCoquin sorti, ben oui, 1h30 pour passer de 3 à 10 + sortir la crevette, elle a préféré ne pas prendre de risque … (et moi, j’aurais préféré qu’ils attendent de voir quand même, mais bon, le protocole, c’est le protocole)

      1. Ça va, je suis un diesel, je met du temps à vraiment me lancer donc on a eu 6h entre la perte des eaux, la stagnation à 3 et la brusque (et douloureuse) accélération des choses …
        Par contre, je suis grave ennuyé si je n’ai pas de rupture de la poche des eaux pour un troisième alors que la maternité est à 30 minutes …
        Si tu cherches en août, y’a le récit de cette journée 😉

      2. Oh je vais filer lire ton récit alors! Tu as dû beaucoup souffrir quand tout s’est accéléré si vite. Moi j’ai eu de la chance: j’étais concentrée sur la route et j’ai trouvé que le temps était passé plutôt vite du coup.
        Vous pensez déjà à un petit troisième? C’est chouette 🙂

      3. Ah ah, on en veut 4 😉
        Si je m’écoutais, on ferais le troisième tout de suite, mais bon, soyons honnête, 20 mois d’écart, c’est quand même beaucoup de boulot alors on va plutôt tabler sur du 2 ans 1/2 – 3 ans 😉

      4. Oh quatre! C’est genial! Je vois qu’on partage cette inclinaison pour les grandes familles!
        Nos deux aines avaient aussi vingt moins d’ecart (je nous retrouve bien dans tes recits)… Et du coup, en raison de la fatigue physique, nous avons un peu attendu pour Miss-Trois 😉

  8. Ah, enfin la suite! Quel bonheur de lire tes mots, on vit ces moments avec toi…Belle naissance, même si ce moment de flottement que tu racontes avec légèreté n’a pas du être si facile à vivre pour vous 2…Très touchant, en tout cas!

    1. Merci! Et merci d’avoir patienté jusque là 🙂 De ces moments nous ne voulons retenir que la rencontre magique avec notre puce. Tout est bien qui finit bien heureusement. Et notre princesse nous comble tous de bonheur. C’est le principal 🙂 .

Un petit commentaire me fait toujours plaisir...