Si Satchanalai, Le Royaume de Sukhothai pour nous seuls

Notre traversée de Sukhothai a été brève. Un peu trop à notre goût. Nous aurons malgré tout eu le plaisir de nous imprégner à nouveau de l’atmosphère et des fastes passés de cette capitale, qui rayonna jadis sur toute la région. Quoi qu’il en soit, nous tenons également à revoir Si Satchanalai, deuxième ville du Royaume de Sukhothai, et qui conserve les vestiges de plusieurs sanctuaires bouddhistes dignes d’intérêt. Les sites y sont moins courus, les édifices moins refaits. Ils ont à nos yeux quelque chose d’encore plus magique.

 

Le parc historique de Si Satchanalai

Nous y sommes déjà venus, il y a trois ans. Mais curieusement, nous ne remettons pas du tout les lieux que nous découvrons. Tout est comme neuf. Tout, sauf un petit magasin que nous reconnaissons. Nous y avions acheté un beau vase en poterie, traditionnel de la région, pour mon grand-père, et un autre pour nous.

Nous prenons quelques forces en pique-niquant à proximité d’une petite ruine, avant de démarrer les hostilités. (Pique-niquer dans les ruines, c’est de famille!) Il s’agissait peut-être d’une enceinte sacrée, jadis. Alors, bien sûr, nous resterons à l’extérieur pour nous restaurer, profitant juste de la quiétude des pierres sombres et de la beauté des rayons de soleil qui jouent avec les feuilles. Quel environnement magnifique!

Pique-nique pres d'une ruine de Si Satchanalai

L’entrée de la zone archéologique ne nous rappelle rien non plus. Apres tout, nous ne sommes peut-être jamais venus? Qu’à cela ne tienne, la découverte n’en sera que meilleure!

Le parc historique couvre l’intérieur des murailles de la ville ancienne de Si Satchanalai, qui date de la seconde moitié du XIIIème siècle. Les vestiges s’étendent sur une surface assez vaste. Il est d’usage de les visiter à vélo, ou à bord d’une sorte de vénérable bus-train. Toujours pas de vélo pour nous, alors nous demandons au bus-train de nous conduire directement à l’extrémité opposée du parc.

Notre bus-train

De là, nous prévoyons de faire le retour à pied. Visage éberlué du chauffeur. Mais vous allez revenir comment? Ben en marchant. Il n’y a pas plus de deux kilomètres, tout de même… Regard d’incompréhension mêle de pitié pour les enfants. Il consent finalement à nous abandonner en contrebas du Wat Khao Phanom Phloeng. Non sans jeter quelques regards en arrière, pour s’assurer que nous n’avons pas changé d’avis…

 

Le Bouddha solitaire du Wat Khao Phanom Phloeng

Sur le visage des garçons, on lit également la consternation. Ils ont bien compris qu’il n’y aurait pas à tortiller: on allait marcher!

Wat Khao Phanom Phloeng trône en haut de l’une des deux collines jumelles, à l’extrémité de la zone historique. Le parc n’est déjà globalement pas très fréquenté, mais cet endroit est complètement désert. La grande volée d’escalier pour accéder aux ruines doit décourager la plupart des curieux. Tant pis pour eux. Nous, nous sommes déjà tout excités à la vue du Chedi qui se dessine au sommet. Alors on fait la course dans les escaliers. J’arrive bonne dernière, mais avec l’excuse que je dois trainer dix bons kilos de Miss-Trois sur mon dos, en plus de ma carcasse.

Nos efforts sont bientôt récompensés. Nous découvrons un ravissant sanctuaire du XIIIeme siècle, relativement bien préservé. Une salle de prière aux colonnades élancées, au milieu desquelles trône un énorme Bouddha. Et un Chedi en forme de cloche. Les lumières y sont particulièrement belles, dans la moiteur de la végétation tropicale. L’ombre touffue confère une émouvante douceur à ce Bouddha solitaire, qui veille sur la colline.

Wat Khao Phanom Phloeng

Au loin, on entend des bruits saccadés. Discordants et criards, bestiaux et mécaniques. Qu’est-ce que cela peut bien être? Papa-Tout-Terrain évoque l’idée d’une moissonneuse batteuse. (Ou d’une course de moissonneuses batteuse?) Nous sommes en pleine saison de récolte du riz, et on en voit effectivement plein les champs.

 

Les grues blanches de Si Satchanalai

Nous continuons en direction du Wat Khao Suwankhiri, sur la seconde des collines jumelles. Il faut redescendre, puis remonter. Ca râle un peu dans les rangs. Nous nous arrêtons régulièrement pour boire car il fait vraiment chaud. Et moite. Même les arbres ont l’air torturés. Et ca sent un peu le fauve. Le bruit des moissonneuses batteuses s’est intensifié. Etrange environnement perdu, arrivé tout droit d’un coin de l’Histoire. Si je ne savais pas où nous sommes, je serais presque un peu effrayée…

Oh regarde, c’est mignon… On voit un nid dans l’arbre! Ahhh! (Ca c’est moi, qui fait des Ahhh tout attendris, dès que je vois un bébé animal… Du coup mon état d’esprit change radicalement.) Et la Maman est en train de donner à manger aux oisillons!… Les oisillons sont de belles bêtes d’ailleurs: des grues presque adolescentes. On les montre aux enfants. Tiens, l’arbre voisin abrite également un nid, remarque Petit-Un. Non pas un, en réalité, mais deux, mais trois, mais mille. La forêt est le quartier général de millions de grues blanches! Et ce sont elles, les responsables de ce tapage que nous ne parvenions pas à identifier! Et de l’odeur fétide!

Les grues blanches de Si Satchanalai

Nous apprendrons a posteriori que ce coin est justement fort connu pour sa population aviaire par les Thaïs… ces derniers, d’ailleurs, ne se déplaçant sur le site qu’équipés de parapluies, par mesure de protection contre les fientes!

 

La richesse des décors de Wat Khao Suwankhiri

Nous atteignons enfin le Wat Khao Suwankhiri. Curieusement, les oiseaux se désintéressent des parties historiques. Nous sommes à nouveau seuls. Face à une énorme stupa. Et une plus petite pagode, en enfilade. Notre attention est attirée par quelques objets architecturaux remarquablement préservés. Des balustrades élancées. Des portes. Mais surtout des bornes ayant conservé leurs stucs d’origine, aux motifs travaillés et élégants. C’est si rare, sur des édifices datant de la période de Sukhothai! A la finesse de ces éléments secondaires, l’on peut s’imaginer ce que pouvait être la richesse du sanctuaire!

Enceinte de Wat Khao Suwankhiri

Encore plus émouvant, nous découvrons, de part et d’autre d’une encoignure de grès, les restes de deux traditionnels Yakshas, qui gardent les portes des temples. Leurs revêtements de stuc craquèlent et laissent apparaître leurs entrailles de latérite. Ils demeurent seuls aujourd’hui, témoins d’un passé grandiose qui sombre peu à peu dans l’oubli. Mais qu’ils ont dû être beaux, dans leur temps! Quelle finesse et quelle élégance, dans les courbures de leur taille et les décors de leurs parures!

Yaksha de Wat Khao Suwankhiri

Nous nous apprêtons à redescendre quand déboule en courant un étranger en cycliste et tee-shirt moulant. Drôle d’endroit pour un jogging! « Y a quelque chose, ici? » lance-t-il dans un anglais teinté d’un fort accent méditerranéen. Nous sommes au cœur d’un sanctuaire magnifique. Je ne suis pas sûre de bien saisir sa question. Je fais un geste vague de la main. Moue déçue. « Ah… ben y a vraiment rien, alors! C’était pas la peine de venir jusque là! » Et il tourne les talons et repart comme il était venu. Nous restons plantés là, médusés. Mais comme nous sommes très polis, nous attendons qu’il disparaisse pour éclater de rire. On pense qu’il a été déçu de ne pas trouver de statue de Bouddha. C’est dommage qu’il n’ait pas regardé le reste…

Porte et Yakshas de Wat Khao Suwankhiri

 

L’imposant Wat Chang Lom

Le retour est plus laborieux. Il n’y a qu’un seul chemin, et l’on doit redescendre à nouveau pour remonter sur la première colline, avant de rejoindre le reste des vestiges. Les enfants fatiguent. Petit-Deux insiste: « On va tous se donner la main! Ca m’encouragera! » Sauf que les ruines datent d’une époque où les gens n’étaient pas bien gros, et ne marchaient sûrement pas à cinq de front. Alors ce n’est pas commode.

Petit-Un se prend les pieds dans une racine mal placée et s’entaille la main. Au milieu des crottes d’oiseaux. Les enfants jetteraient bien l’éponge mais les grands pas du tout! Il reste trois magnifiques sanctuaires à traverser. Les « Trois Gros » que viennent habituellement voir les touristes de passage. Et de toute façon, comme on a renvoyé le bus-train, il faut bien revenir au point de départ…

Arrivee sur Wat Chang Lom

Nous nous rapprochons de la masse sombre du Wat Chang Lom. Il s’agit d’un imposant Chedi du XIVème siècle, soutenu au niveau du socle par des dizaines de caryatides d’éléphants. (De façon peu originale, « Chang » signifie « éléphant » en thaï… « Chang » est d’ailleurs également le nom d’une marque de bière, bien connue localement, et qui arbore deux éléphants sur l’étiquette.)

 

Toujours se méfier de potentiels francophones…

Papa-Tout-Terrain et les deux garçons caracolent en tête. Miss-Trois s’est endormie sur mon dos et je goûte au plaisir de découvrir le sanctuaire désert, en silence.

J’entends soudain s’approcher derrière moi un groupe de touristes. « Oh! » Je reconnais l’intonation française. « Ca alors!« … Malgre moi, je tends l’oreille. « Je n’aurais jamais cru que la route était aussi proche! » Sur ces sages parole, et sans s’être plus approchés du Wat Chang Lom, ils s’en retournent vers leur bus-train. Mon premier instinct a été de les condamner. A la réflexion, je dois leur concéder que tout le monde dit un jour ou l’autre des trucs bêtes, surtout lorsqu’on se croit seul à parler français… Toujours se méfier de potentiels francophones

 

Le temple bouddhiste, un espace de vie…

Je me concentre à nouveau sur le Wat Chang Lom. L’aspect massif et monumental du sanctuaire est renforcé par les majestueux animaux de sa base. Je note avec amusement que les éléphants sont bâtis de brique, et creux à l’intérieur. Ces caryatides n’ont donc clairement qu’un rôle décoratif.

Wat Chang Lom

Arrivée au pied du Chedi, j’escalade les grands escaliers de latérite pour atteindre la partie la plus sacrée de l’édifice: une promenade circulaire longeant une succession de niches qui abritent des figures de Bouddha assis. Toutes similaires. Toutes semblent d’ailleurs également sacrées, au vues des bâtons d’encens qui y brûlent et des offrandes disposées devant les divinités.

La promenade circulaire du Wat Chang Lom est clairement également devenue un lieu de repos et de flânerie. Un moine orangé et sa famille se sont installés à l’ombre du Chedi et papotent gaiement. Très légèrement, d’ailleurs puisque le religieux est tranquillement en train de fumer sa clope… Ce ne doit pas vraiment être autorisé dans la vie monastique, vu qu’il la dissimule vivement sur mon passage.

Moine a Wat Chang Lom

Dans nos religions monothéistes occidentales modernes, il me semble qu’il existe une dichotomie très nette entre zones religieuses et zones de vie. Je ne me vois pas faire la causette dans une église ou un monastère. Chez les bouddhistes en revanche, en dehors de zones très sacrées uniquement dédiées à la prière, les temples sont souvent le cadre d’activités quotidiennes légères ou joyeuses. Peut-être à tort, j’imagine comme tel, les périmètres de nos églises, au Moyen-Age.

 

Quand les enfants fatiguent…

Les enfants, clairement, ont atteint leurs limites. Les garçons ont refusé d’escalader le Wat Chang Lom. Ils jouent avec de petits cailloux, au pied du Chedi. Nous traversons rapidement les Wat Chedi Chet Thaew et Wat Nang Phraya, qui nous ramènent à la voiture. Beaucoup de murs ont disparu. Il est difficile de juger de l’architecture et du plan de ces temples. On distingue néanmoins du grand Chedi, un gopura, ainsi que de nombreux autels périphériques abritant des figures sacrées. L’atmosphère est paisible et agréable, dans une herbe verte et fraîche.

Wat Chedi Chet Thaew

J’ai malgré tout peu de temps pour en profiter à loisir. Petit-Deux a embourbé ses sandales dans un coin de pelouse marécageux, souvenir d’inondations récentes. Lui qui déteste avoir les pieds sales… J’éponge à la feuille d’arbre et à l’herbe. C’est sec mais toujours sale. Gros sanglots. Soupir. Je dégaine mes lingettes et remets les souliers à neuf. C’est mieux mais cela n’interrompt pas les gémissements de l’intéressé. « Et mes pieds, tu as vu mes pieds?… » Re-soupir. Nouvelle lingette. Je fais les pieds, en prenant grand soin de passer entre chaque orteil. (Je la mérite, mon auréole!) C’est bon! Cette fois-ci, ça ira, même si le pauvre semble vraiment fatigué. Il est vrai que nos balades s’enchaînent à un rythme très soutenu.

Le souvenir de l’on garde d’un lieu ou l’autre est toujours très lié aux circonstances dans lesquelles on l’a traversé. La seconde partie du parc historique de Si Satchanalai m’a naturellement moins touchée, moins émue. Je crois qu’il nous faudra y retourner, un jour, pour que je puisse mieux en profiter…

 

Découverte d’un mur extraordinaire…

Nous touchons enfin presque au but. Je vois déjà le grand portail de pierre qui nous mènera au parking. J’encourage Petit-Deux de la voix. Il bande ses forces pour la dernière ligne droite. Un peu à l’écart, Papa-Tout-Terrain avise un pan de mur protégé par un toit en plastique. Je n’ai plus le courage. D’ailleurs, a-t-on idée de faire des toits aussi moches?… Papa-Tout-Terrain fait le crochet. J’entends sa voix excitée m’appeler. « Faut vraiment que tu viennes voir ca! » Devant l’urgence, je laisse tomber Petit-Deux-Aux-Pieds-Sales et fonce le rejoindre.

Découverte d'un mur extraordinaire a Si Satchanalai

Le mur est décoré de stucs magnifiques. Dans le même style que ceux que nous avions observés sur les bornes du Wat Khao Suwankhiri, mais qui cette fois couvrent un pan de mur entier! Les volutes florales ont des motifs foisonnant incroyables. Et, en certains endroits, subsistent même des touches de peinture, vives et colorées, témoins du faste et des richesses passées de ces lieux de culte vieux de cinq cent ans. De l’architecture de Sukhothai, nous n’avions jusqu’alors vu que des murs nus et dépouillés. C’est une formidable surprise et une belle découverte, qui égaient nos représentations mentales de l’époque d’une toute nouvelle dimension, plein de magnificence et d’éclat! Je ne regrette pas le détour!

 

Les ruines perdues: objet favori de nos explorations!

Retour à la voiture. Chacun a faim et soif. Bataille autour de Bertha pour savoir qui pourra boire en premier. « Oh, pouf, le bouchon est tombé! » s’exclame Petit-Un. « Pouf » répète Miss-Trois ravie. Il a roulé sous la voiture… « Ah, t’as réussi à le récupérer? Bravo! » Miss-Trois bat des mains. Ce bébé sous-titre l’ensemble de nos conversations en onomatopées et dans sa propre langue des signes. Je trouve ça adorable, en toute objectivité, bien sur!

Les enfants sont si épuisés qu’ils ne tardent pas à s’endormir, tels un seul homme. Avec Papa-Tout-Terrain, nous profitons de ces rares instants de calme pour tourner un peu autour de Si Satchanalai. Révélation! Nous reconnaissons enfin les lieux! Mais bon sang oui! C’est bien des temples que nous avions découverts, trois ans auparavant. Il s’avère que la zone, d’une grande richesse archéologique ne comporte pas un, mais trois parcs historiques. En deux passages dans la région, nous les avons tous visités, et nous garderons de très bons souvenirs de chacun d’entre eux.

Temple perdu autour de Si Satchanalai

Plus encore, la zone fourmille de vestiges variés, perdus dans de petits coins de campagne, où la nature reprend peu à peu ses droits. Nous nous souvenons bien de l’endroit maintenant! C’est notre péché mignon et les enfants dorment, alors nous tournons encore près de deux heures dans les sentiers et les chemins, à la recherches de ruines perdues, jusqu’aux derniers rayons du soleil.

Nos explorations de ces ruines dissimulées aux regards de tous, tapies depuis des siècles au creux d’une nature touffue et immobile, resteront parmi les plus beaux souvenirs de nos voyages à la découverte de la Thaïlande historique.

Temple perdu autour de Si Satchanalai

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8 réflexions sur « Si Satchanalai, Le Royaume de Sukhothai pour nous seuls »

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