Ta Muean Thom, temple et militaires – Surin

Nous avions à l’origine écarté l’idée de visiter Ta Muean Thom, temple situé dans une zone territoriale en conflit entre la Thaïlande et le Cambodge. Heureusement notre curiosité l’a emporté. Nous avons découvert un sanctuaire magnifique à l’atmosphère étonnante. Si l’on excepte les nombreux militaires postés là, nous étions alors « seuls » pour explorer ces lieux magiques.

 

Sur la route: deux anciens fours à céramique

Après Prasat Muan Tam et Phanom Rung, nous partons à la découverte des temples Khmers de la province de Surin. En route, nous faisons escale sur les tout petits sites de Tao Nai Chian et Tao Salai, deux anciens fours de potier, utilisés durant la période Khmer, entre le 9eme et le 12eme siècle. Il ne reste vraiment presque rien. Nous n’avons pas de compétences archéologiques particulières, et clairement, sans les panneaux explicatifs, nous n’aurions jamais su de quoi il s’agissait. On distingue juste quelques tessons de céramique à la surface du sol. Du coup on a fait un petit « chercher et trouve » visuel avec les enfants, histoire de les intéresser un peu. Eux étaient surtout contents de sautiller dans les marches du bâtiment. Ça se défend.

Le sud de la province de Surin est terriblement sec et désolé. L’on traverse peu de villages. Il est difficile de trouver des commerces de subsistance. Papa-Tout-Terrain avise une station-service qui a l’air presque désaffectée. Pour une somme très modique, nous approvisionnons largement en eau, en lait et en chips, au cas où. Le patron a l’air drôlement content qu’on lui achète tout ça. Il ne doit pas voir beaucoup de clients.

Un bétail maigre broute l’herbe jaune. Les bestiaux n’ont presqu’aucune ombre pour s’abriter. Certains se rabattent sur les piles de foin traditionnelles de la région, très similaires à celles que nous avions vues au Cambodge. Nous ne sommes d’ailleurs qu’à une dizaine de kilomètres de la frontière et l’influence cambodgienne est certaine, en particulier dans l’architecture des maisonnettes campagnardes. D’après le guide, 30% de la population de cette zone est même khmèrophone (le khmer est la langue officielle du Cambodge).

Piles de foin traditionnelles du Cambodge

 

Et puis c’est trop bête!

Finalement on est vraiment juste deux pas de Ta Muean Thom, cet ancien temple à la frontière d’avec le Cambodge. Je l’avais rayé du programme car la zone pouvait être le théâtre de conflits frontaliers. D’ailleurs, elle était peut-être même déconseillée par le Ministère des Affaires Etrangères, mais la carte du site Internet était peu lisible, pas vraiment à l’échelle, et sans repères géographiques, si bien que je n’ai pas vraiment réussi à le déterminer. Bref, tout a l’air calme et désert… et si on poussait un peu plus loin pour jeter un coup d’œil?… Au pire il serait toujours temps de revenir sur nos pas…

 

Le conflit frontalier autour de Ta Muean Thom

Peu de sources occidentales évoquent le conflit territorial de la zone de Ta Muean Thom, et il me semble qu’il y a peut-être confusion avec les rivalités liées au temple de Prasat Preah Vihear, une centaine de kilomètres plus à l’est. Le paragraphe qui suit est donc sujet à caution, mais je trouve l’épisode digne d’être rapporté.

Au début du 20eme siècle, les autorités coloniales françaises qui occupaient alors le Cambodge ont entrepris de tracer les frontières qui séparaient le pays d’avec la Thaïlande. Pour une raison inconnue, le trait a dévié de quelques kilomètres au niveau de ce temple, qui s’est soudain retrouvé au Cambodge, bien que tacitement considéré comme Thaï, par tous, et depuis toujours.

Il semble que durant cinquante ans, le Royaume de Thaïlande n’ait rien noté, malgré bonne réception du document officiel… jusque dans les années 1950, où le Cambodge a entrepris d’occuper militairement cette zone qui lui appartenait de droit. Conflit frontalier armé. Arbitrages internationaux. Confirmation par les Cours Internationales que le Cambodge est dans son bon droit. Puis occupation de la zone par les Khmer Rouges, à partir des années 1970, qui pillent le temple d’une partie de ses richesses. Normalisation des relations entre les deux pays dans les années 1990, puis réouverture du temple. Aujourd’hui, l’accès à l’édifice n’est possible que de la Thaïlande, car côte Cambodgien, la jungle a repris ses droits et la route n’est plus praticable. En 2011 pour la dernière fois, ont été tiré quelques coups de feu entre les deux partis.

 

Une zone visiblement peu fréquentée par les touristes

Les rares sources Internet que je trouve indiquent qu’un chemin de terre, principalement utilisé par les vaches, permet d’accéder à l’édifice. La zone est semble-t-il minée depuis l’occupation des Khmers Rouges. Pour éviter les migrations clandestines, il semble enfin que le temple ferme à 15 heures, tous les jours. Nous tentons l’affaire avec un brin d’appréhension, bien décidés à rebrousser chemin au moindre doute.

Vache dans la campagne du sud de Surin

Soucis suivant: impossible de localiser le temple sur le GPS ni la carte. Ni en Thaïlande ni au Cambodge. Je tente de Googler différentes orthographes, car les transcriptions du Thaï peuvent être fluctuantes. Ah!… il y a quatre graphies possibles: Ta Muean Thom, Ta Muen Thom, Ta Muan Thom, et Ta Moen Thom, sans compter le « H » de Thom qui saute parfois. Je trouve enfin les coordonnées GPS du sanctuaire, sur un excellent site très spécialisé.

La route est finalement plutôt bonne. Et finalement goudronnée. On arrive à un poste de l’armée, bloqué par une barrière peinte en rouge et blanc. Nous n’en menons pas très large. Un militaire Thaï nous accueille aimablement et nous tend un petit bout de papier plastifié qui fait office de laisser-passer pour le Cambodge. Il soulève la barrière en tirant sur une toute petite ficelle reliée à une toute petite poulie (à la main ça aurait marché aussi, je crois).

Poste Frontiere entre la Thailande et le Cambodge

La situation n’est pas courante, mais à l’arrière de la voiture, les enfants s’en fichent complètement. Ils chantent à tue-tête: « Je te tiens, tu me tiens, par la Mère Michel, le premier, de nous deux, qui rira, aura une tapette! » Ils ont récemment appris de nombreuses comptines françaises, dont ils font parfois une interprétation un peu personnelle…

 

Prasat Ta Meuan

Peu après le poste frontière, nous découvrons un premier bâtiment, le Prasat Ta Meuan (12-13eme siècles), qui faisait office de gite d’étape –Dharmasala– sur la route qui reliait Angkor à Phimai. L’édifice de pierre servait sans doute de lieu de culte aux pèlerins. Ces derniers n’y logeaient pas cependant, et trouvaient vraisemblablement refuge dans des bâtiments de bois attenants, prévus à cet effet. L’architecture est simple et la construction n’est pas décorée. Nous n’osons pas vraiment descendre de la voiture et regardons de loin.

Prasat Ta Meuan

 

Prasat Ta Meuan Toht

A quelques centaines de mètres de là s’élève le Prasat Ta Meuan Toht, de la même période. Il est gardé par un civil en tongs, qui fait la sieste couché au pied de sa mobylette. Il nous jette un regard las et nous fait signe d’entrer ou de faire ce qu’on veut. On comprend qu’il n’ait pas envie de bouger car il fait très chaud. De notre côte, cela nous donne plutôt confiance. Vu l’attitude du type, l’environnement ne doit pas être si dangereux que ça. Nous descendons de voiture. Les enfants râlent parce que leurs jambes sont fatiguées. Ils se précipitent finalement lorsqu’on mentionne qu’il y a « plein de grosses pierres qui attendent des petits garçons pour sauter ». Cela deviendra la formule magique du voyage, à chaque coup de mou!

Prasat Ta Meuan Toht

Le bâtiment était une chapelle qui jouait vraisemblablement un rôle d’autel-hôpital à des fins thaumaturges. Seules les parties les plus hautes du grand Prang ont conservé quelques-uns de leurs bas-reliefs d’origine. On retrouve les éléments classiques des temples Khmers, dans ce petit sanctuaire: bassin extérieur, enceinte circulaire, portail massif, entrée voutée, Prang abritant l’autel principal, linteaux de pierres claires et dures…

Prasat Ta Meuan Toht - face est

Pendant ce temps, les enfants ont trouvé une grosse graine d’arbre qui part au vent en tourbillonnant, à la façon d’un hélicoptère. Ils passeront le gros de la visite à rechercher d’autres graines du même type et à les faire voler le plus loin possible, en les lâchant du haut des marches millénaires. Après tout, si nous, adultes, nous réjouissons de découvrir la civilisation Khmer, les enfants ont toute légitimité à découvrir le monde et ses secrets.

 

Prasat Ta Muean Thom et les militaires

Nous reprenons la voiture en direction du temple principal, le Prasat Ta Muean Thom. Cette fois-ci l’entrée est barrée par une cahute de l’armée, et il y a des soldats partout. Un grand espace d’herbe nous semble être le parking mais nous ne savons pas si nous pouvons nous garer et comment, car nous sommes le seul véhicule. Un soldat nous fait signe de nous mettre n’importe où. Il garde nos passeports à l’entrée du temple.

Enceinte exterieure du sanctuaire de Ta Muean Thom

La zone à laquelle nous avons accès est très limitée par des barrières et des sortes de tissus de camouflage. Il semble que le reste du terrain n’ait pas encore été complétement déminé. J’explique aux garçons qu’il ne faut pas quitter le chemin principal, à cause des mines, qui sont des armes de guerre qui pourraient les blesser très fort. On n’est pas très « guerre » ou « armes » chez nous, et mon avertissement est visiblement très abstrait pour eux. Tant mieux, quelque part. Pour le moins, ils respecteront tout au long de la visite la règle de ne pas faire les fous. Il faut dire par ailleurs que nous serons toujours suivis de très près par un ou plusieurs soldats, ce qui ne donne pas très envie de faire l’andouille.

Temple de Ta Muean Thom

Le temple, construit au début du 11eme siècle, était un sanctuaire Hindou dédié à Shiva. Contrairement aux conventions architecturales du genre, il est tourné vers de sud, sans doute pour des raisons défensives, et à cause de la topographie du terrain. Si les plus belles sculptures ont malheureusement été pillées pendant l’occupation par les Khmers Rouges, l’édifice a cependant gardé toute sa superbe.

La richesse des scuptures de Ta Muean Thom

 

Une architecture d’une rare beauté

Beaucoup de ses bâtiments sont en grès et confèrent finesse et élégante aux lieux. Des bas-reliefs qui restent, on imagine la richesse avec laquelle le temple et ses autels devaient être décorés. Certaines parties de la galerie d’enceinte commencent à ployer sous l’effet des ans, mais de leur imposante stature n’émane qu’une dignité sacrée qui force au respect.

Galerie de circulation de Ta Muean Thom

Plus étonnant, le sanctuaire est bâti sur d’immenses dalles de pierre, qui rehaussent encore le caractère remarquable des lieux. En certains endroits, des rochers arrachés donnent à voir un ingénieux système de drainage de l’eau en souterrain, par un jeu de canalisations en pierre. C’est le seul vestige Khmer où il nous aura été donné de voir de telles installations.

Canalisations de Ta Muean Thom

 

Quelques instants de détente avec les soldats

Les militaires des lieux n’étaient pas franchement très occupés. La plupart était disséminée en petits groupes dans le temple, souvent assis par terre à discuter ou pique-niquer (on était à l’heure du repas). Un soldat plus curieux s’est approché de nous pour échanger quelques mots en anglais, savoir d’où nous venions… Puis piquer et enfiler la casquette de Petit-Deux. D’ordinaire plutôt sauvage, Petit Deux s’est très vite pris au jeu, a prêté ses lunettes de soleil, puis escaladé les bras du soldat visiblement ravi. Petit-Un a voulu participer à son tour, tentant de grimper sur le dos de ce nouveau compagnon de jeu. Il s’en est suivi une dizaine de minutes d’une gentille mêlée, de portés, de jeux d’avions, de roulés-boulés dans l’herbe, avec bien sûr de jolies photos souvenir

 

Un souvenir unique

Le temple de Ta Muean Thom est très beau, et sa visite a été d’autant plus spéciale pour nous de par son goût d’aventure, et aussi, parce que nous étions absolument les seuls touristes à découvrir ces lieux! Les militaires ont été charmants pour nous et nos enfants, d’autant qu’ils étaient visiblement peu occupés aux travaux de la guerre, à ce moment-là. A notre départ, nous avons même découvert un jardin que cultivaient les soldats, lors de leurs moments oisifs –qui devaient être nombreux, car le jardin était grand. Ces derniers n’avaient cependant rien de soldats d’opérette. Par les portes entrouvertes des baraquements proches, l’on pouvait voir de lourds armements, et certaines balustrades dissimulaient à coup sûr ce qui devait être des abris anti-aériens (dixit Papa-Tout-Terrain car moi je n’aurais rien reconnu du tout).

Ta Muean Thom

 

Nous reprenons la route pour de nouvelles découvertes du monde Khmer dans la province de Surin.

 


Prasat Ta Muean Thom en pratique

  • Coordonnées GPS de Prasat Ta Muean Thom: 14.349190, 103.266391
  • Ouvert de 8h00 à 15h00
  • Il n’y a pas de ticket à acheter pour le site mais des laissez-passer à obtenir de la part des militaires. Suivez leurs indications.
  • Il s’agit d’une zone militarisée et de tension entre la Thaïlande et le Cambodge. Naturellement, comportez-vous de façon exemplaire et respectez toujours les indications données par les soldats. N’essayez pas de vous approcher des zones balisées et ne prenez aucune photo des zones militaires.
  • La zone ayant été minée, ne sortez jamais des chemins tracés. Déplacez-vous en voiture entre les sites.
  • La région n’étant ni très touristique, ni très peuplée, vous ne trouverez pas nécessairement d’endroit où acheter de l’eau autour de Prasat Ta Muean Thom. Penser à en faire provision à l’avance.

 

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2 pensées sur “Ta Muean Thom, temple et militaires – Surin”

  1. Citation : « des rochers arrachés donnent à voir un ingénieux système de drainage de l’eau en souterrain, par un jeu de canalisations en pierre. C’est le seul vestige Khmer où il nous aura été donné de voir de telles installations. »

    Bonne idée, mais il y a une autre explication.

    La rigole canalisée est un somasutra, un conduit servant à drainer les eaux lustrales qui étaient versées sur le lingam naturel (svāyambhuva linga, c’est-à-dire un linga auto-créé, raison d’être de ce temple). Ici, il apparaît comme un petit canal traversant la cour en biais (semble respecter une orientation vers l’Est), ce qui s’expliquerait par une entaille naturelle dans le roc.

    Lors de cérémonies importantes, le lingam était enduit de beurre fondu et de lait, liquide devenu sacré de ce fait et qu’un canal collectait et dirigeait jusqu’à l’extérieur du temple (traversée d’un mur). Là, les habitants le recueillaient pour leur autel familial.

    Fabrice

    P.S. : rassurez-vous, j’ai découvert cela bien après ma visite des lieux.

    1. Bonjour Fabrice,
      Merci beaucoup pour votre explication! C’est super intéressant! D’autant que j’ignorais l’existence même d’un lingam naturel dans ce temple!
      Je crois que vous connaissez bien mieux que moi culture et architecture khmères. Si vous repérez d’autres erreurs de ma part, n’hésitez pas à me corriger! C’est un plaisir d’en apprendre plus sur ces sites magnifiques, même après la visite!
      Merci encore!

Un petit commentaire me fait toujours plaisir...