La controverse du barbecue thaï en famille

Papa-Tout-Terrain est intrépide. Mais moins que moi. Si vous lui demandez son avis, il vous dira certainement que je suis une insensée téméraire, adepte des équipées les plus extravagantes avec les enfants. De la naît la controverse. Il m’accuse d’inconscience. Mais pas du tout. C’est lui qui est pusillanime. Jugez plutôt sur pièce, avec l’affaire du barbecue thaï

Nous sommes sortis, affamés, du parc de Khao Phra Wihan. La région est particulièrement reculée. Par bonheur –béni soit Google Map- je déniche un petit restaurant de derrière les fagots, visiblement réputé pour ses barbecues. Papa-Tout-Terrain fait une drôle de tête. Je crois qu’il préférerait manger un riz frit tout bête. Cette entreprise innovante lui semble fort périlleuse.

Barbecue thai des voisins

Il n’a pas forcement tort. Mais j’ai envie de nouveauté! Nous arrivons sur les lieux. C’est très sympathique, en plus! Et rural. Une grosse botte de foin bloque ma porte de voiture. Je me contorsionne pour sortir et délivrer Miss-Trois via le coffre. A moins qu’il ne s’agisse d’un acte manqué de la part de Papa-Tout-Terrain, qui aurait aussi pu garer la voiture ailleurs…

 

L’installation

Nous mangerons dans des cabanons individuels, alignés autour du corps principal de l’établissement. C’est très pimpant! Et un peu chaud, aussi, sous les toits de tôle ondulée. Papa-Tout-Terrain ne dit rien mais n’en pense pas moins. Ca se voit à sa tête. Et vu que c’est mon idée tordue, il me laisse me débrouiller seule avec la serveuse qui ne parle pas un mot d’anglais. Zut, en plus je ne vois pas de menu! Mais que diable allions-nous donc faire dans cette galère?…

Je commande de l’eau, prends un air tres digne, Miss-Trois sous le bras, et pars faire le tour des cahutes environnantes, histoire de voir ce que mangent les autres. Ca ne ressemble à rien de ce que je connais, même s’il s’agit clairement d’un barbecue. Comment est-ce que je vais bien pouvoir commander?… Les voisins ne parlent pas anglais. Alors je mime avec adresse (et toujours Miss-trois à la main) la fille-qui-a-besoin-de-prendre-une-photo-de-leur-table-pour-pouvoir-commander. Je leur fais sûrement un peu peur parce que personne n’ose refuser. Je reviens avec un bon choix de tables couvertes de victuailles. Cela devrait m’inspirer dans la commande.

Barbecue thai des voisins

Quand je retourne à notre cabanon, quelqu’un a disposé sur la table un seau rempli de charbons ardents. La température a grimpé en flèche. On approche sûrement des quarante-cinq degrés. Celsius, bien entendu. Les enfants sont fascinés par les braises. Et Papa-Tout-Terrain a l’air fou de joie.

Miss-Trois semble trouver l’environnement à son goût. Elle se détend. Puis devient tout rouge. Le fumet délicat qui s’échappe alors de sa couche me confirme que c’est un code putois cynique. Mais que diable allions nous bien faire dans cette galère?

 

La commande

La serveuse arrive. Papa-Tout-Terrain prend la tête la plus absente possible. Ca marche, puisque la dame s’adresse à moi du coup. Elle me dit un truc en thaï. Je lui dis un truc en français et lui montre les photos des voisins. Elle me fait signe de la suivre. Chouette, je crois bien que je vais aller choisir en cuisine! Je jette un coup d’œil à Papa-Tout-Terrain qui regarde ses pieds. Je soupire, m’empare du bébé malodorant d’un air dégagé, et emboîte le pas de la jeune femme.

(Si tu me lis mon chéri, je t’aime. Je t’aime tel que tu es et avec tous tes défauts.)

Barbecue thai des voisins

Je me retrouve devant un frigo monumental, juste sous le nez du patron. Il y a des tas de viandes, de poissons et de crustacées. On m’équipe d’une pince et d’un bol et tout s’éclaire: je n’ai plus qu’à choisir ce qu’on va faire griller! Les pinces glissent et le bébé se contorsionne pour attraper des bouts de nourriture au vol. Ma performance est digne d’un sioux acrobate. Le patron me considère d’un œil amusé. Il me rajoute même un gros bout de graisse. Hum, c’est sympa. Ca ne m’inspire pas tellement, mais je le laisse faire poliment.

Je reviens triomphante avec mon bol de viandes. A son regard noir surplombé de petits nuages orageux, je sens tout de suite Papa-Tout-Terrain très chaud. Au sens propre il l’est en tout cas. Il a pris une belle teinte rubiconde à la faveur des braises. Les garçons aussi. « Allez, à table! », je dis d’un air enjoué. « Mon chéri, tu veux bien m’aider à faire cuire la viande? »

Barbecue thai des voisins

 

L’erreur technique

Je n’ai pas le temps de musarder. J’attrape Miss-Trois, la plaque au sol et entreprends de circonscrire l’infection tandis que Petit-Deux lui immobilise les membres supérieurs. Heureusement que notre princesse est un bébé tout-terrain et de bonne composition. Rompue à ces gymnastiques cocasses, elle ne s’offusque en rien de l’environnement insolite.

Sur ces entre-fesses arrive la serveuse, qui a découvert Google translate. Elle me tend son téléphone. Une lingette à un stade avancé d’utilisation dans une main, un bébé pas encore propre dans l’autre, je lui fais signe que ce n’est pas vraiment le moment. Elle fait dire un truc à son téléphone que je ne comprends pas. Je me penche pour lire: Pan*. Hum. Je souris. Elle a l’air un peu paniquée. Elle me montre Papa-Tout-Terrain qui est en train de faire brûler sa viande. Je souris encore. Sourire ca marche à tous les coups.

Elle s’enfuit et revient avec un monsieur et un nouveau barbecue. Elle nous donne une plaque toute propre et plante le bout de graisse au sommet. Ah! Ca n’était donc vraiment pas normal que la viande brûle! Après cet ajustement technique, ca marche drôlement mieux… et c’est même très bon!

Notre barbecue thai

Bien vite, Miss-Trois a retrouvé l’apparence et l’odeur d’un joli bouton de rose. Petit-Un est ravi d’aider aux grillades. Petit-Deux adore la cahute. Et même Papa-Tout-Terrain avouera que la viande n’est pas mal du tout! C’était délicieux et on a bien rigolé! Alors reconnaissez-le, elle était très bien, mon idée, non?

 

*Sur le moment, j’étais bien loin de considérations sémantiques, mais a posteriori, je pense qu’il s’agissait de pan pour poêle en anglais, vu que la nôtre était justement en train de carboniser…

Le voyage des moines au parc de Khao Phra Wihan

Cette histoire a commencé en 1907, avec des mecs qui ne savaient pas dessiner correctement une frontière. Des Français en plus. Au niveau du temple Khmer de Khao Phra Wihan, pouf, le crayon a dévié un peu et en un clin d’œil, le magnifique sanctuaire thaï est devenu cambodgien. C’est un non-sens par rapport au relief, car la frontière est tout du long marquée par un grand précipice… sauf au niveau du temple, avec un bout de falaise presque impossible a atteindre depuis le bas, mais qui appartient au Cambodge

Vue du haut de la falaise de Thailande sur le Cambodge

Cela dit, les Thaïs ne sont pas bien réactifs. Ils n’ont réalisé le problème que dans les années 1930. (Je n’imagine même pas le savon qu’il a pris, celui qui a signé la carte sans la relire…) Depuis, les deux pays se chicanent et s’empoignent régulièrement à propos de ce bout de territoire. Il y une quinzaine d’années, ça s’était tassé un peu. Les Thaïs pouvaient enjamber la frontière et directement visiter le monument.

Et puis voila qu’à partir de 2008, les deux pays ont recommencé à s’envoyer des baffes. En réalité pour des raisons de stratégie politique intérieure. Ils ont refermé les frontières et mis des militaires partout, des deux côtés. L’année dernière, on avait eu la chance de visiter le sanctuaire de Prasat Ta Muen Thom, qui a un peu les mêmes soucis, mais qui est du côté thaï, lui. Le temple était magnifique. Nous y étions seuls. (Avec des militaires). Nous avions adoré. Mais nous n’avions pas pu voir Khao Phra Wihan.

 

Perdus dans le parc national de Khao Phra Wihan

Du coup, cette année, avec l’énergie du désespoir, j’ai fait des pieds et des mains, façon Shiva, pour essayer à nouveau d’intégrer ce sanctuaire à notre itinéraire. (C’est vraiment un temple majeur de l’art Khmer celui-là.) En vain. (En réalité c’est possible mais très compliqué, très long, et pas faisable avec trois enfants en bas âge.)

J’avais lu en revanche qu’on pouvait voir le temple, de loin, depuis le Parc National éponyme, mais côté thaï. Je m’étais dit pourquoi pas, mais sans grand enthousiasme. Par dépit pour ce temple qui ne se laissait pas visiter, j’avais d’ailleurs bâclé la préparation de la visite du parc. Je m’étais même dit qu’on n’irait sûrement pas. Mais c’était sans compter sur Papa-Tout-Terrain a drôlement insisté. (On est aussi irrécupérables l’un que l’autre…)

Khao Phra Wihan National Park

Bref, c’est seulement lorsqu’on est arrivés à l’entrée du parc que je réalise que je n’ai même pas une carte des lieux en anglais. Impossible de se repérer. D’autant que toutes les indications sont en thaï. Alors que je Googlise frénétiquement, Papa-Tout-Terrain avance au radar. Tiens! Un panneau. En thaï. On s’engouffre dans le chemin de terre. On bout de cinq-cents mètres, on atteint un camp militaire. Zut! On est en plein sur la frontière avec le Cambodge. Et effectivement, il y a des militaires partout. On fait demi-tour discretos.

 

La surprise de Prasat Don Tuan

On ne sait toujours pas où on est. On arrive à une grosse barrière rouge intimidante. Avec deux petits vieux en marcel qui la surveillent en fumant des clopes. C’est la frontière. On fait quoi? On fait demi-tour. Ooooh! Noooon! Regarde, un temple! Par mes aïeux, un temple khmer! Et on ne le savait même pas! On se gare. Les deux vieillards nous considèrent, étonnés. Puis nous font un petit coucou pacifique. Tout est bon! Nous plongeons avec délectation dans les ruines.

Le sanctuaire s’appelle Prasat Don Tuan et date des 10 et 11ème siècles. Vu la période, il devait être dédié à Shiva ou Vishnu, car le bouddhisme ne se diffusera dans la région qu’à partir de la fin du 12ème siècle. Nous pénétrons entre les colonnades de l’allée centrale. Il est rare que ces pans d’architecture soient encore debout. A l’origine, ces colonnes devaient être surplombées d’un toit de bois, qui protégeait les fidèles du soleil et des intempéries.

Prasat Don Tuan

Un petit autel bouddhiste a aujourd’hui pris place dans le Prang principal. Les colonnes quant à elles sont entourées de tissus sacrés issus de cultes païens. Comme en de nombreux lieux de Thaïlande, les religions sont complémentaires, bien plus qu’antagonistes.

Quelques dizaines de mètres plus loin, on distingue une autre barrière, plus rouge encore que la première et plus imposante. Il s’agit du vrai poste frontière. Et il est gardé par un tas de vrais militaires bien fringants, cette fois-ci. Ils n’ont pas l’air d’avoir envie de rigoler. Nous ne nous en approcherons pas. Autant ne pas chercher les ennuis.

 

Une zone très militarisée

Je n’ai toujours pas trouvé de carte satisfaisante. Il est possible que puisque nous sommes dans une zone de conflit et pleine de soldats, personne n’ose vraiment se mouiller. Google Map nous dit d’ailleurs qu’on est au Cambodge, ce qui n’est pas de l’avis du poste frontière. Bref, nous continuons à avancer au pifomètre. Il n’y a finalement pas beaucoup de routes.

Nous longeons toujours le Cambodge et les cantonnements militaires des deux camps. Nous ne sommes pas spécialistes mais il nous semble qu’ils ont du beau matériel! De fil en aiguille, nous arrivons ainsi à l’autre extrémité du parc, celle d’où nous pourrons voir le fameux sanctuaire khmer de Khao Phra Wihan.

Le parking est plein. Il y a des jeeps, des camions, des chars d’assaut, des tanks, des blindés garés un peu partout. (Bon, en fait c’est plutôt des véhicules légers, pas des trucs pour le combat, mais c’est pour donner une idée. Je ne suis pas spécialiste, moi.) Une espèce de grande kermesse militaire est organisée, visiblement à l’ occasion de Songkran, le nouvel an Khmer. Tout est très carré: c’est des soldats, tout de même. Les recrues sont assises en rang d’oignon devant une estrade en treillis ou se tient un concert de pop. L’ambiance est bon enfant. D’ailleurs, la plupart des touristes qui viennent pour le temple s’arrêtent un peu pour écouter les chanteurs.

Concert pour militaires a Khao Phras Wihan National Park

 

En souvenir des événements dramatiques de 1979…

Nous partons finalement à la recherche de Khao Phra Wihan (qui s’appelle Preah Vihear pour les Cambodgien). On longe la falaise qui marque la frontière avec le pays voisin. L’à-pic fait frissonner. Justement, un moine qui passait par là enjambe la balustrade, sans doute pour mieux voir. Ou méditer. Ou pour l’adrénaline. Ce n’est pas très clair, mais il faut être un peu fou pour faire ça. Il y a à peine dix centimètres de pelouse sous ses pieds puis le vide sur des centaines de mètres. Un militaire en charge des premiers secours accourt avec une mallette pleine de pansements et lui demande de revenir du côté des vivants. Sage décision, car les pansements n’auraient guère eu d’effet en cas de chute.

La vue est magnifique. Malgré tout, elle prête plutôt à la mélancolie. Car ces si beaux paysages ont été le théâtre d’un massacre d’une grande violence, en 1979. Nous avons une pensée pour ceux dont le destin a été brisé, en une nuit, sur ces falaises.

Pour faire court, c’est l’époque où la guerre civile bat son plein au Cambodge, sous le sanglant régime des Khmers rouges. Des dizaines de milliers de Cambodgiens fuient leur pays et se refugient en Thaïlande. La Thaïlande de son côté ne souhaite pas accepter la pression de cet afflux de refugiés politiques. Ils en appellent à la communauté internationale, qui fait la sourde oreille. Une nuit, l’armée thaïlandaise réunit alors des milliers de refugiés dans un camp près de Khao Phra Wihan, et les pousse vers la falaise. On comptera plus de trois mille morts et sept mille disparus.

 

Une merveille bien dissimulée

Au terme d’une courte marche nous atteignons enfin l’observatoire qui doit nous permettre de découvrir Khao Phra Wihan. Papa-Tout-Terrain fronce les sourcils. Ca n’est pas possible. Ce n’est pas ici. D’ailleurs c’est simple, on n’y voit rien!

Eh bien oui, on ne voit rien du tout. Soyons parfaitement honnêtes: en cherchant bien, on distingue tout de même l’allée processionnelle qui s’étale en pente douce jusqu’à un bosquet touffu, où l’on devine quelques ruines. Non, nous ne verrons vraiment rien. Et nous n’aurons même pas le droit de prendre de photos, car la zone est militaire, donc classifiée.

(Un peu plus tard, quand on a vu tout le monde mitrailler sous l’œil paisible des militaires de garde, on a aussi fait notre photo, finalement. Bon, on est d’accord, hein, on ne voit strictement rien.)

Le sanctuaire de Khao Phras Wihan vu de Thailande

Un peu déçus, nous passons à l’étape suivante du site: deux Stupas, symboles d’abondance, au milieu de canons et de roquette vaguement recouverts de treillis. Bon, c’est des Stupas, quoi. Elles ont l’air d’avoir été récemment érigées. Nos deux grands sont ravis, en revanche, car ils ont trouvé un tronc à remplir de piécettes. Tout autour, les jeunes militaires du concert se sont égayés sur le site touristique. Nous voyant, ils se bousculent pour être pris en photos avec nos enfants. Ravis de jouer aux stars, les garçons lancent quelques mots de thaï, à la volée, qui arrachent des exclamations d’enthousiasme de la part des jeunes gens.

Les deux stupas de Khao Phra Wihan

 

L’épreuve

Vient ensuite le moment que j’appréhendais. Il s’agit de descendre un grand escalier à flanc de falaise. Mon vertige et moi-même avons des nausées rien qu’à l’apercevoir. Hélas, depuis le début, je sais bien qu’il me faudra passer par là: cet escalier mène à un bas-relief Khmer du XIe siècle, magnifiquement conservé, et qui fait la célébrité du parc. Mon amour des vieilles pierres me perdra…

L'escalier qui descend vers le bas-relief de Khao Phra Wihan

Papa-Tout-Terrain part en éclaireur. Il me confirme que c’est très à pic, mais bien protégé. C’est rare en Thaïlande. Dans l’idée, les gens d’ici estiment que si votre heure doit venir aujourd’hui, c’est que c’était votre heure, et rien de sert d’essayer de s’en prémunir. C’est très rassurant, hein? Cette forme de philosophie fatalisto-bouddhiste est commune à beaucoup de pays d’Asie. Elle explique en particulier pourquoi de nombreux conducteurs de deux-roues ne se donnent pas la peine de porter un casque.

Fermons cette parenthèse pour bien nous concentrer sur les escaliers. Je serre si fort la main de Petit-Deux qu’il proteste que je lui fais mal. Et quand il voit ma tête, il me dit finalement que je peux serrer plus fort. Pas facile de serrer, d’ailleurs, tellement j’ai les mains moites et glissantes. On arrive au bas-relief, qui est effectivement somptueux. A flanc de falaise, et protégé par un toit de rocher, il est resté tel qu’il y a dix siècles. Je me demande juste qui est le fou qui s’est dit qu’il allait faire sa petite sculpture ici. Il faut vraiment être détraqué pour avoir une idée comme ça.

Le bas-relief de Khao Phra Wihan

 

Moines et moinillons

On remonte. J’ai des sueurs et des palpitations. On m’assoit. Papa-Tout-Terrain me donne deux ou trois baffes et ça va déjà mieux. Je m’assois sur un bout de rocher. Un vieux monsieur s’assied à côté de moi et essaye de me faire la conversation mais j’ai des soucis de concentration. Tiens, un groupe de petits moines. Ils sont mignons. Le monsieur me demande d’où on vient. Encore des moines… Je lui dis et lui retourne la question… Il a l’air étonné parce qu’il est Thaï. Un autre groupe! Ca alors, c’est fou le nombre de moines. Le monsieur ne sait visiblement plus poser d’autres questions en anglais. Moi je suis plutôt contente parce que ça me permet de me concentrer sur mes esprits.

Les moines arrivent maintenant à la queue leu leu, et a une cadence soutenue. Non je ne délire pas, ce sont des vrais moines. Papa-Tout-Terrain, qui prenait des photos un peu plus loin revient en courant. Hors d’haleine il me souffle: « T’as vu, il y a des moines?! » Oui, je ne pouvais pas les louper. A bien regarder il s’agit pour la plupart de moinillons, enfants et novices. Comme c’est les grandes vacances pour la Thaïlande, il participent certainement à un stage religieux.

Moines et moinillons a Khao Phra Wihan

De retour au parking, nous ne compterons pas moins de quinze bus pour déplacer ces minis ouailles. Cette rencontre impromptue nous aura donné l’occasion de quelques belles photos… C’est fou comme ça contraste joliment bien, un moine, sur fond de forêt tropicale!

 

La scandaleuse omission

Au terme de la visite, nous reprenons le principe des questions aux enfants:
– Vous vous souvenez de l’escalier qu’on a descendu, à flanc de falaise? Qu’est ce qu’on a vu, en bas? »
          Grand silence…
– Eh bien, ce grand escalier… où Maman avait peur… Vous avez oublié?…
– Non non on se souvient bien!
– Eh bien, il y avait quoi en bas?
– Ben rien. Un trou?
– Mais non… qu’est ce qu’on a regardé?…
         Petit-Un se frappe la tête
– Ah oui! Je sais! Je me souviens! Il y avait des bols!… »

Effectivement, il y avait des bols à offrande pour mettre sa piécette aux Dieux Khmers… De questions en interrogations, nous découvrons finalement que comme deux idiots, nous avons tout simplement oublié d’indiquer aux garçons qu’il y avait des sculptures khmères… et qu’ils ne les ont pas remarquées! Bref, c’est bien la peine d’emmener ses enfants en vacances!…

Moines, moinillons et militaires a Khao Phra Wihan

Wat Pa Maha Chedi Kaew, le temple au million de bouteilles

On n’en était qu’au deuxième jour de nos vacances, et ça commençait déjà à devenir l’enfer. Les garçons râlaient en continu et en voulaient toujours plus. Ca déteignait même parfois sur le bébé qui se mettait à geindre de concert.

Le matin même, il avait fallu parlementer longuement pour extirper Petit-Deux de la voiture à Prasat Bhumpone. Il faisait trop chaud. Il était fatigué. Et il avait pas aimé le petit déjeuner. Du coup il était pas contre des bonbons et du chocolat. Et il prendrait bien l’Ipad aussi. Tant qu’à faire, il voulait s’assoir à l’avant dans la voiture et choisir la musique… On l’avait mi-convaincu, mi-extrait du véhicule en soupirant. Si ça continuait comme ca, elles allaient être longues, ces vacances tant attendues.

 

La double légende du Wat Pa Maha Chedi Kaew, le temple au million de bouteilles

Ca ne s’est pas vraiment amélioré quand nous avons visité le Wat Pa Maha Chedi Kaew. Il s’agit pourtant d’un endroit très amusant: c’est un temple intégralement construit en bouteilles! Un jour, ou plutôt une nuit, le chef de la communauté religieuse a fait un rêve. En lieu et place de son monastère, a vu un temple rutilant de mille feux. Un temple d’or et de diamants. A son réveil, il a décidé qu’il le bâtirait. Ne manquait que le budget. Mais hélas dans ce coin desséché de l’Isan, il ne serait facile de réunir les fonds nécessaires à la réalisation de la prophétie. Le pragmatique abbé eut alors une idée ingénieuse: c’est un temple de bouteilles, qu’il élèverait pour son monastère!

Wat Pa Maha Chedi Kaew - le temple au million de bouteilles

C’est là que ma science s’effondre. Je suis sûre d’avoir lu cette légende quelque part, mais Wikipedia propose une autre histoire. Ne sachant plus laquelle choisir, je vous mets les deux. Dans cette version alternative, les moines de la région, soucieux d’aider la population locale à une meilleure gestion de leurs déchets, auraient commencé à récolter des bouteilles de bière, dans le début des années 1980. En 1984, les voyant s’entasser sans fin, ils eurent l’idée originale de les sceller dans les murs de leur temple en construction.

Wat Pa Maha Chedi Kaew - le temple au million de bouteilles

Quoi qu’il en soit, le résultat est saisissant! Le lieu est familièrement surnommé « le temple au million de bouteilles ». Et effectivement, ça saute aux yeux! Il y a des bouteilles partout: sur les murs, au sol, au plafond, et même dans les éléments décoratifs de l’architecture… Mieux encore, s’il l’on regarde attentivement, on notera que les représentations religieuses et certaines colonnades proposent des motifs en incrustation de capsules de bouteilles!

Wat Pa Maha Chedi Kaew - le temple au million de bouteilles

 

Là où ça commence à ne plus aller…

Le soleil se reflète dans le verre poli et fait luire l’ensemble, dans une harmonie un peu irréelle. Tout autour, d’autres bâtiments du même style ont été construits autour de l’édifice principal. Les cellules des moines, les toilettes, les palissades, le crematorium et le parking sont aussi de bouteilles. Ce n’est pas fini d’ailleurs et il semble que d’autres constructions soient encore en projet.

Wat Pa Maha Chedi Kaew - le temple au million de bouteilles

Il fait trop chaud pour Petit-Deux qui refuse de marcher. C’est vrai qu’il fait vraiment très chaud. Je le mets dans le porte-garçon. (C’est un porte-bébé normal, mais Petit-Deux, qui n’est plus un bébé, se vexe comme un pou si on ne dit pas porte-garçon.) Petit-Un veut aussi aller en porte-garçon. J’ai plus de place. Négociations. Il est d’accord de marcher s’il peut prendre des photos avec mon Reflex. Ok. Petit-Deux veut faire des photos aussi. Transfert de l’appareil. Je prends un coup d’objectif sur la tête. Aïe. Il va falloir descendre si tu veux prendre les photos mon chéri. Roulage par terre. En plus juste devant un moine que je n’avais pas vu jusque là. Et qui médite en plus. Nouveau round de blâme silencieux et ça repart.

Wat Pa Maha Chedi Kaew - le temple au million de bouteilles

Franchement, nous sommes plutôt sympas comme parents. Nous sommes prêts à comprendre que les enfants ont leurs besoins, leurs envies, leurs centres d’intérêt, et leurs moments de fatigue. Nous les écoutons et adaptons nos journées en fonction. En revanche, quand les garçons nous annoncent qu’ils ont la ferme intention de nous embêter toutes les vacances jusqu’à avoir un Ipad entre les pognes et bouffer des snacks, là, il y a clairement un souci de discernement de leur part.

 

Là où l’humeur empire encore…

Nous faisons une mise au point très ferme. Et on repart donner à manger aux poissons du temple. (Nous ne sommes pas des bourreaux non plus.)

Une vieille dame qui garde les lieux a repéré que nous promenions un bébé. Elle fait quelques gouzi-gouzi à Miss-Trois, me traîne à l’intérieur du temple et nous allume spécialement un ventilateur. Les gens sont si gentils ici! Miss-Trois est ravie de pouvoir crapahuter à quatre pattes au fond de la zone de méditation. Elle distrait quelques fidèles de leurs prières, le temps d’un selfie de groupe.

Wat Pa Maha Chedi Kaew - le temple au million de bouteilles

Quelques pas plus loin, je vois les garçons lancer des granules aux poissons. Ils s’amusent beaucoup de ces grosses carpes, happant goulument cette nourriture providentielle. Instant de grâce.

La visite se termine. Pas si mal finalement. Je passe chaleureusement remercier la vieille dame de tout à l’heure. Elle insiste pour donner une bouteille d’eau aux enfants. Petit-Deux refuse. La dame insiste. Petit-Un l’envoie balader. Je prends la bouteille. « Dites merci les enfants. » Un silence abyssal me répond. Je ravale ma honte et essaye de sauver les meubles. Par chance Miss-Punk adore faire « les marionnettes » en ce moment. Deux frétillements de poignets et voilà la vieille dame aux anges. Je m’éclipse le plus vite possible avant une nouvelle catastrophe.

Wat Pa Maha Chedi Kaew - le temple au million de bouteilles

Petit-Un est déjà dans la voiture et hurle comme un putois pour avoir de l’eau. Pendant que j’attache Miss-Trois et que Papa-Tout-Terrain range la poussette, nouvelle clameur. Une belle celle-là! J’ai même cru qu’il y avait un blessé. Pas du tout. Petit-Deux s’est juste renversé de l’eau dessus. On serre les dents et on lui sort une serviette de plage. Une chose est sûre, ce temple se souviendra longtemps de nous. Et pas forcément en bien.

 

Au fond du trou

Rien ne s’arrange au restaurant. Les enfants ne veulent pas de riz. Ils ont beaucoup d’humour. Car dans la campagne thaïe, il ne sera pas facile de trouver autre chose. De toute façons, subjugués par la contrariété, ils n’auraient même pas été contents si on leur avait servi des ortolans. L’heure est grave. Conciliabule. Pour couper court à la morosité, on décide d’abréger le programme de l’après-midi. On va aller faire plouf dans la piscine de l’hôtel!

Hélas, même les éléments se liguent contre nous. Un énorme orage éclate et nous nous retrouvons bloqués dans la chambre. Frustrés, les garçons organisent des bêtises bruyantes et dérangeantes. Papa-Tout-Terrain remet ses chaussures. « Venez les garçons, on va faire un tour de voiture! »

Je n’arrive pas à savoir s’il est fâché. S’il est fâché contre l’ensemblier, contre les garçons ou même contre moi. Pouf en deux secondes je me retrouve seule dans la chambre avec Princesse-Punk, comme deux ronds-de-flanc. Zut, les jeux de bébé! Trop tard. La voiture déjà partie… les jeux avec. Je me retrouve un peu bête. Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire…

Eh bien on a fait notre première sortie entre filles. Nous sommes allées manger une glace à la fraise. (Enfin c’est surtout moi qui ai mangé pendant que Miss-Trois me regardait.) Puis quand le soleil est revenu, nous sommes parties à la piscine. Près de deux heures plus tard, nos petits hommes nous rejoignaient… transformés.

Cette partie de l’histoire, je vous la raconte comme Papa-Tout-Terrain me l’a racontée, parce que je n’y étais pas…

 

… et les pendules se sont remises à l’heure!

Assis dans la voiture, les garçons ont continué à se plaindre et à faire les idiots. Papa-Tout-Terrain était très en colère, en fait. Contre eux. Il leur a brièvement fait la morale avant de leur dire qu’il ne voulait plus leur adresser la parole, sauf pour un échange constructif.

Ca n’a pas beaucoup affecté les garçons qui ont poursuivi leurs pitreries. Puis ils ont boudé. Papa-Tout-Terrain a roulé dans la campagne environnante (et pris de belles photos). Sur les chemins de terre, ça cahotait un peu. Dans le rétroviseur, il voyait la tête des enfants bouger au gré des trous du chemin. Ca ne fait pas très sérieux pour des mecs qui boudent et Papa-Tout-Terrain a ri intérieurement. Toujours sans leur adresser la parole.

Campagne de Sisaket

Au bout d’un moment tout de même, les enfants se sont inquiétés. « On va où, au fait? » Pas de réponse. Vent de panique à bord. « Il nous ramène à la maisooooon! » Pas de réponse. « Nooooon, on ne veut pas rester tout seuls à la maisooooon! » Toujours pas de réponse. « On veut rester en vacaaaaances avec vooooous!… » « On promet qu’on sera saaaaages… »

La deuxième leçon de morale a été constructive et fort bien écoutée. J’ai retrouvé des enfants changés. Les mêmes, mais en mieux. Les trucs habituels de politesse et de vie en société, bien sûr. Mais surtout, ils nous disent merci. Apres un beau site, après un petit cadeau imprévu, après un bon repas, en regardant un joli paysage ou à la fin d’un joli livre, ils nous disent merci. Merci d’avoir fait cet effort pour nous. Merci d’avoir voulu nous faire plaisir. Nous sommes rentrés depuis deux semaines, mais la magie opère toujours et cette belle attention est restée. Merci à Papa-Tout-Terrain pour cette belle leçon de vie. C’est précieux.

 

 

Un mot pour la fin…

J’ai longuement hésité à relater ces incidents. Car même relous, on les aime nos enfants. Si j’ai finalement fait le choix de ce texte (la partie « enfants », hein, parce que le temple je vous l’aurais servi de toutes façon), c’est aussi pour remettre à sa place le concept du voyage en famille avec de (charmants) bambins. Ayant leurs individualités propres, ils sont parfois adorables mais parfois de mauvais poil, souvent mignons mais épisodiquement impolis, exigeants ou tout simplement las. (Apres tout, à moi aussi ça m’arrive d’être d’une humeur de dogue…) Bref, ils restent avant tout des enfants. Et il faut bien faire avec, parce qu’on espère encore les traîner dans nos voyages pour ne nombreuses années!

Isan, Nord-Est de Thaïlande

Carte de nos principales excusions en Isan – Nord-Est de la Thaïlande

Nos principales excursions en Isan

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Dans la province de Surin:

Dans la province d’Udon Thani:

 

Quelques mots de l’Isan – Nord-Est de la Thaïlande…

L’Isan est une immense région du nord-est de la Thaïlande, attenant au Laos et au Cambodge. Encore largement agricole, cette zone s’est proportionnellement développée plus lentement que le reste du territoire, pour des raisons d’infrastructures de transport, entre autres. Sous forte influence religieuse et culturelle de l’empire Khmer, entre les 9eme et 13eme siècles, l’Isan conserve de magnifiques vestiges des périodes préangkoriennes et angkoriennes.

Carte de l'Isan en Thailande

Sources: Wikipedia

 

Comme à peu près tout le monde, nous avons découvert l’Isan par le sud, avec le beau parc naturel de Khao Yai.

Plus tard, de beaux paysages en somptueux temples Khmers, découverts sans méthode via les photos d’amis et de collègues, l’idée d’un road trip en Isan s’est impose comme une évidence. Nous avons adore cette région, riche d’humanité, chaleureuse, et simple. Déjà nous y sommes retournés pour le mariage de ma collègue P’Kung, et le plaisir de quelques nouvelles découvertes… et j’en suis sure, nous y retournerons encore!

Prasat Mueang Tam

 

 

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